Le volet naval de la guerre russo-japonaise (1904-1905)

Première partie :

les cuirassés pré-dreadnoughts et leur escorte.

 

On désigne ainsi les cuirassés ayant accumulé – et même empilé ! – tous les progrès techniques utiles à la marine intervenus au cours du XIXème siècle. Leur grande époque va de 1890 à 1905, année où ils furent irrémédiablement démodés par l’arrivée du très britannique Dreadnought, père des cuirassés modernes.

Au début de ce siècle-là, la machine à vapeur a le vent en poupe, devant les trains, dans les usines et sur les bateaux. De petits bateaux : les roues à aubes sont fragiles et encombrantes. Ces premiers « vapeurs » restent cantonnés aux navigations fluviales et portuaires. Mais en 1824, on invente la chaudière tubulaire, ce qui accroît les rendements. En 1840, la mise au point de l’hélice ouvre de nouveaux horizon et en 1850, les Français – que la supériorité navale anglaise exaspère – sortent le premier vaisseau de guerre à vapeur, qu’ils baptisent avec un certain humour le Napoléon, sans préciser s’il s’agit du 1er ou du troisième. A la Royal Navy de deviner !

Quatre ans plus tard, c’est la coalition franco-britannique en Crimée. Les Français y apportent, pour l’attaque des forts côtiers russes, des batteries flottantes qui amusent beaucoup les Anglais. Ceux-ci se rappellent que les Froggies en avaient fait autant lors du siège de Gibraltar de 1779-1783 et qu’il avait suffi de quelques boulets rouges pour les faire exploser. Mais en Crimée, ces batteries, désormais blindées à la plaque de fer forgé, remplirent si bien leur rôle que peu après, les Britanniques s’assirent sur leur amour-propre de rois des mers pour fabriquer les leurs !

Par ailleurs, les marines tendent à abandonner les boulets pleins traditionnels pour les obus, qui font sur les coques en bois des dégâts insupportables. Les batteries flottantes ayant montré le chemin, les ingénieurs se tournent vers le blindage métallique.

 

Première génération : les cuirassés à coque de fer

En 1859, les Français sortent « La Gloire », qu’on peut qualifier de premier cuirassé de l’Histoire, même s’il s’agit d’une frégate à la coque en bois revêtue de plaques forgées.

la glore

La Gloire : on notera que l’architecture générale reste celle d’un voilier, avec son pont d’artillerie et ses sabords. Le gréement reste essentiel, ne serait-ce que parce que la place dévolue au charbon est plus que limitée. A vapeur, oui, mais sur de brefs parcours…

1860. Les Anglais ripostent avec le « HMS Warrior », plus grand, plus rapide et surtout tout-fer. Mais les gréements sont toujours là. Le « Warrior » aussi d’ailleurs, qui se visite encore aujourd’hui dans le port de Portsmouth.

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Eclate alors la guerre de Sécession. Episode sensationnel et bien connu : la bataille d‘Hampton Roads de mars 1862. D’un coup d’éperon, le « Merrimack » sudiste envoie le « Cumberland » par le fond puis engage le combat avec le « Monitor ». Ce premier duel entre cuirassés finit sur un match nul, un seul blessé et beaucoup de tôles froissées.

Les théoriciens se grattent la tête : « Si les obus deviennent inutiles, que faire ?… L’éperon, parbleu ! » tranchent-ils dans un grand sourire. Il faut dire que l’éperonnage est, pour la Marine, le pendant de la charge sabre au clair pour la cavalerie : un mythe rempli de souffle et d’épopée. L’idée plaît beaucoup : c’est le syndrome de Salamine, la charrue navale, l’ennemi coupé en deux, comme au bon vieux temps…

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L’éperon, le grand fantasme…

Et de bâtir, un peu partout, des coques agrémentées du fameux rostre en attendant l’occasion de l’essayer. Elle ne tarde guère.

Le 20 juillet 1866, les flottes italienne et austro-hongroises se heurtent près de l’île de Lissa. Même à bout portant, les canons ne donnent rien. Finalement, le Ferdinand Max éperonne et coule le Re d’Italia. Les théoriciens y voient la confirmation du retour à l’antique mais il n’ont vu que ce qu’ils voulaient voir. En réalité, une seule tentative a réussi quand de nombreuses autres ont échoué, le métal glissant sur le métal dans un grand « chkrrrouik » qui racle sans percer. Si le Ferdinand Max a fini par réussir, c’est parce que son adversaire avait mis en panne pour une raison inconnue.

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Le Ferdinand Max, qui éperonna le Re d’Italia.

La même année, le britannique Robert Whitehead invente la torpille auto-propulsée. Vers 1871, on s’avise que les machines à vapeur sont désormais pleinement fiables et on abandonne progressivement les voiles. Côté artillerie, les cuirassés sont à présent tous dotés de canons de fort calibre, rayés et à chargement par la culasse. Le fer forgé doit être abandonné au profit d’un matériau plus performant : l’acier.

 

Deuxième génération : les cuirassés à ceinture d’acier

En quelques années, les flottes de guerre ont totalement changé d’aspect. Malgré des progrès substantiels dans leur motorisation (machines à vapeur dites « à double expansion » et bientôt « triple »), les cuirassés dépassent rarement la vitesse de douze nœuds. On leur adjoint des croiseurs qu’on ne résiste pas à blinder à des degrés divers, au cas où… Ainsi a-t-on, en ordre ascendant, des croiseurs légers misant sur leur vitesse (20 nœuds), des croiseurs « protégés », dont seul le pont est blindé au-dessus de la salle des machines, et des croiseurs-cuirassés auxquels ont confie la protection rapprochée de leurs grands frères, les vrais cuirassés.

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Principe de la machine « à triple expansion » : la vapeur surchauffée alimente tour-à-tour trois cylindres de taille croissante (pour compenser l’énergie consommée à chaque étape).

L’invention de la torpille a évidemment induit une foule de « torpilleurs », petits et filant très vite. Pour les garder à distance, on invente les « contre-torpilleurs, autrement dit les destroyers (torpedo-boat destroyers en terminologie britannique) , presque aussi rapides mais beaucoup plus puissants en terme d’artillerie. Il faut préciser que la torpille inquiète, elle obsède même : elle a des airs de pouvoir couler tout ce qui flotte, y compris les plus gros et pour pas cher. C’est pourquoi ses tubes sont omniprésents non seulement sur les torpilleurs mais aussi sur les destroyers, les croiseurs et même – tant qu’à faire – les cuirassés.

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Les torpilleurs… ils font peur aux plus gros.

Les responsables du financement des marines font grise mine. Tout cela coûte des millions. Les gros vaisseaux se démodent en quelques années, idem pour leurs canons, dont les cadences de tir, les modes de visée et même les munitions (poudres sans fumée!) s’améliorent tous les jours. Pareil encore pour les blindages. On en était au nickel/acier, procédé « Harvey », et voici que Krupp sort un alliage cinquante pour cent plus résistant.

Et à propos d’artillerie, on a établi par empirisme qu’un obus peut percer un blindage d’une épaisseur correspondant à son calibre. Inutile, par conséquent, de balancer un projectile de 305 mm sur un croiseur doté d’une protection de 130 mm. Un obus de 152 y suffirait largement. Du coup, les cuirassés commencent à prendre des allures de couteau suisse avec des canons de cinq ou six calibres différents, tous adaptés à une certaine sorte d’adversaire. Bien sûr, plus les armes sont petites, plus leur cadence de tir est élevée, comme ces canons-revolver de 47mm destinés à ces torpilleurs qui font si peur.

Bref, voilà un exemple conçu au début des années 1890 : le HMS Majestic. Il sera construit en neuf exemplaires et servira de modèle à bon nombre de cuirassés étrangers.

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C’est déjà une belle bête : 125 mètres de long, 15 000 tonnes de déplacement, Deux machines à vapeur à triple expansion le propulsant à dix-sept nœuds, un blindage de 150 à 230 mm selon les endroits, et même de 360 pour le bunker de commandement. Notez qu’il s’agit d’une boîte cuirassée sertie dans une coque plus grande, comme un château entouré d’un glacis. L’essentiel, artillerie, munitions et machines, est resserré au centre et gaîné d’acier. Les soutes à charbon occupent le reste, réparties en douzaines de caissons étanches, de quoi encaisser une torpille sans se faire trop de mouron.

Le côté couteau suisse, c’est pour les armes : deux tourelles à deux canons de 305 pour tirer sur les cuirassés ennemis, douze canons de 152 qu’on réservera aux croiseurs, 16 canons de 76 contre les destroyers, 12 canons de 47 pour briser l’attaque des torpilleurs et cinq tubes lance-torpilles de 450 mm pour frapper en douce. Ne manquent que les lance-pierres pour repousser les mouettes aux déjections salissantes !

Une telle débauche de calibres différents devait coller la migraine aux responsables des munitions comme aux directeurs de tirs, mais il faut comprendre : on est en temps de paix et l’expérience de la guerre réelle manque pour relativiser les dangers possibles. Alors, on s’inspire des forts terrestres et on accumule l’outillage en espérant que le jour venu, on aura le nécessaire avec soi.

Pendant que les Anglais montrent aux marines européennes la route à suivre, en France, ça va très mal…

 

Une dérive à la française

Jusque là, les Français avaient été brillants, accumulant les innovations et coiffant parfois leurs concurrents d’outre-Manche sur le poteau. Et voilà qu’ils se perdent dans des errances dont on aurait envie de dire que cela n’arrive qu’à eux.

En 1882, le contre-amiral français Théophile Aube s’avise que les capacités des chantiers navals français ne peuvent lutter contre celles, véritablement colossales, de leurs homologues britanniques. Il cherche dès lors une autre approche et se demande s’il n’y a pas lieu, pour la France, de remplacer le marteau-pilon par le scalpel chirurgical, autrement dit : délaisser les grosses et coûteuses unités au profit de myriades de torpilleurs bon marché qui sauraient semer la panique dans les pesantes flottes d’Albion… si elles s’approchaient. Il imaginait donc une modeste force de haute mer d’une part, et de l’autre une abondante défense côtière axée sur la torpille tous-azimuths.

La question méritait d’être posée et débattue, entre gens compétents, dans les salons confortables du Ministère de la Marine. Mais le gendre de l’amiral, un journaliste, s’empara de l’affaire et la lança – tout en la radicalisant – dans le domaine publique sous le nom de Jeune Ecole.

Et c’est là qu’on voit combien un sujet de haute technicité peut être mis à mal quand le politique s’en mêle. Tout le monde y alla de son petit avis, à la Chambre comme au bistrot. On entendit des choses étonnantes : les défenseurs des cuirassés se virent accusés d’être à la solde des marchands de blindage ; ces derniers répliquaient que les supporters des « torpilleurs attaquant en essaim les géants ennemis » confondaient avec le Grand Soir promis aux masses prolétariennes, etc. L’idéologie comme principe de tactique navale ! Le torpilleur est devenu progressiste, le cuirassé réactionnaire. Pff !

Ballottés entre ces deux pôles de plus en plus agressifs, les gouvernements cherchèrent à ménager chèvre et chou. De sessions ajournées en décisions reportées, il fallut quand même, en 1890, doter la France de cinq grands vaisseaux neufs. Ce fut l’épisode de la célèbre flotte d’échantillons, qui fit couler bien des larmes de rire dans les tasses à thé de l’amirauté britannique.

On commanda donc cinq cuirassés mais, pour ne pas mécontenter la Jeune Ecole, les exigences furent minimalistes : « deux canons de 305 en chasse (avant) et deux autres de 274 en fuite (arrière) ET PAS PLUS DE 12 000 TONNES »… quand ailleurs, on flirtait allègrement avec les 16000 ! Pour le reste, liberté entière à chacun des cinq ingénieurs commis au projet.

Ainsi sortirent, entre 1896 et 1898, cinq cuirassés – Masséna, Jauréguiberry, Charles Martel, Bouvet et Carnot – n’ayant en commun que leur drapeau et les têtes de rivets. Pour le reste, rien n’était pareil en dehors des deux calibres imposés. A titre de simple exemple, le Jauréguiberry portait quatre tourelles monocanon et seulement dix pièces secondaires quand le Charles Martel se limitait à deux tourelles, mais à double canon et dix-huit pièces secondaires dont seize Hotchkiss à tir rapide. Ce « désarmement » du premier par rapport au second dissimule une astuce :

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Le cuirassé Jauréguiberry. On voit bien le gonflement de la coque, typique des vaisseaux français, dont l’oblicité permet une tourelle flanquante capable de tirer à 180°, ce qui économise plusieurs pièces et allège d’autant le navire.

D’autres particularités de la flotte d’échantillons de 1890-97 relèvent de la fantaisie. Le Masséna prolongeait son étrave d’un éperon de taille monstrueuse.

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Le Masséna. Le Cyrano aurait été plus approprié… Mais il faut avouer que cette panoplie flottante a de l’allure !

Cette querelle entre écoles déchira la Marine Française jusqu’en 1905, particulièrement sous le ministère de Camille Pelletan, de 1902 à 1905, qui freina la construction des cuirassés commandés par son prédécesseur Lanessan – et notamment la classe « Patrie » de 15 000 tonnes – pour multiplier petits torpilleurs et sous-marins, ce qui lui valu le surnom de « naufrageur de la marine». Les grands chantiers furent repris plus tard mais la marine française connut la honte d’encore sortir en 1907-08 des cuirassés démodés et même ringardisés par le révolutionnaire HMS Dreadnought (1906) avant même d’avoir touché l’eau.

Le pire est que ces atermoiements plombèrent les chantiers navals, désorientés par cette ronde d’ordres et de contre-ordres, travaillant de moins en moins vite et de plus en plus mal dans une atmosphère sociale exécrable. Alors que les pays d’Amérique du Sud et d’Orient achetaient du cuirassé à tour de bras, la France perdait ses parts de marché au profit des Anglais, des Allemands et des Italiens. On reconnaissait aux vaisseaux français une certaine allure agressive, avec leur flancs bulbeux – on disait : « coupe en « poire » – couverts de tourelles, de barbettes (tourelles non couvertes) et de casemates en flanc-bords mais la technicité ne suivait plus et plus tard, la classe «Patrie », tout impressionnante qu’elle fût, en était toujours à la vapeur à triple expansion quand ses rivaux marchaient à la turbine – quand ce n’était pas au mazout.

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La coupe en poire, propre aux productions françaises.

Et ce retard touchait l’esprit des concepteurs les plus éclairés. J’ai cité Lanessan, ancien ministre de la Marine et tenant de la Vieille Ecole. Il connaissait bien son sujet pourtant, mais alors que l’une des trouvailles du Dreadnought était son artillerie unique de 305, il écrivait l’année même de sa sortie : « Il ne faut pas songer à armer un cuirassé ordinaire avec seulement des canons de 305 à cause du faible nombre de pièces qu’il pourrait porter ». (J.-L. De Lanessan, Les enseignements maritimes de la guerre russo-japonaise – p.123. ed. Alcan, Paris 1905).

C’est vrai qu’une tourelle double de 305 pèse environ huit cents tonnes avec ses munitions pour cent coups mais Lanessan ne perçoit pas l’immense simplification que représente un calibre unique et une seule direction de tir pour toutes les pièces !

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Revue de la flotte à Toulon, prise du cuirassé Voltaire en 1909. Au fond à gauche, on distingue le Masséna.

 

Tour d’horizon à la veille de la guerre russo-japonaise (1904-1905)

De 1892 à 1905, l’Angleterre s’est dotée de 53 cuirassés allant de 10 000 à 16 500 tonnes ; l’Allemagne de 22 cuirassés de 10 000 à 13 500 tonnes (mais des 18 000 tonnes sont en chantier) ; les Etats-Unis disposent de 22 cuirassés, le dernier de 16 900 tonnes ; le Japon (à partir de 1896) de 6 cuirassés, tous construits en Grande-Bretagne. Le service après-vente anglais comprend des conseillers compétents, discrets et bien entendu issus de l’Intelligence Service. Les matelots nippons parlèrent longtemps d’un certain capitaine Pakenham, toujours tiré à quatre épingles et portant monocle, installé sur une chaise longue à la plage arrière du cuirassé Asahi en pleine bataille de Tsoushima et prenant flegmatiquement des notes au milieu des gerbes d’obus. J’en reparlerai…

D’autres cuirassés, construits sur les chantiers européens, sont vendus un peu partout dans le monde. C’est ainsi que l’Argentine, en guerre avec le Chili, en avait commandé deux aux Italiens. La paix étant revenue, il furent revendus aux Japonais alors qu’ils n’avaient pas encore quitté leur cale sèche.

Vers 1895, on considère que le cuirassé a trois armes : ses canons, ses torpilles et son éperon. On commence à soupçonner que ce dernier relève du folklore mais on le garde – sait-on jamais ? Les canons de 305 sont pratiquement universels car eux seuls peuvent percer de 210 à 280 mm d’acier. Mais attention : il y a 305 et 305. Ceux de 1895 tirent environ un coup toutes les deux minutes alors que les plus récents en lâchent un toutes les trente secondes, question de progrès dans les mécanismes. Il y a aussi la diversité des projectiles. Les Anglais préconisent des obus détonant au contact, les Français penchent pour l’allumage retardé : l’obus traverse le blindage et explose à l’intérieur.

Autre différence trans-Manche, lorsqu’ils sont au mouillage ou marchent à petite vitesse, tous les cuirassés s’entourent d’un filet d’acier pare-torpilles appelés « Bullivant » du nom de son inventeur ; vraiment tous ? non, en France, on n’en veut pas. Trop british, peut-être…

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Gros plan du HMS Majestic. On aperçoit bien les tangons (perches) repliés des filets pare-torpilles

Le gros problème du temps, c’est le charbon. Ces grosses coques possèdent deux, trois et parfois quatre machines à triple expansion gavées par douze ou dix-huit chaudières débitant une vapeur surchauffée. Alors, faut des calories… La consommation de charbon est exponentielle.

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Un cuirassé dévore 2 tonnes à l’heure en vitesse économique (10 nœuds), mais ça passe à 8,7 tonnes à 15 nœuds et jusqu’à 19 tonnes – toujours à l’heure! – à 18 nœuds. Même au mouillage, les génératrices du bord mangent 600kgs pour les besoins en électricité. En pratique, cela signifie que tel cuirassé – disons, le Poltava russe – chargé de tout son charbon pourra parcourir 3 750 milles à vitesse économique (10 nœuds) mais n’en fera que 1 750 à sa vitesse maximum (16,3 nœuds).

Le combustible est donc un point capital et on verra la 2ème flotte russe du Pacifique, qui fit un si long voyage pour pas grand chose, accumuler des sacs de charbon jusque dans la cabine des officiers de second rang !

Un dernier point. A partir de 1900 s’introduisent à bord le téléphone intérieur et la radio. Le premier change la vie des officiers de tirs. Ils peuvent, du bunker de commandement, transmettre leurs instructions à toutes les tourelles en même temps. Pour la TSF entre les vaisseaux, ça marche moins bien, la portée est plus que limitée et l’emploi des bons vieux pavillons reste largement utilisé.

Dans la gamme immédiatement en-dessous, nous trouvons le croiseur-cuirassé, de 9 000 à 13 000 tonnes. S’ils sont plus rapides, leur artillerie principale est plus légère : souvent du 203 mm. Vient ensuite le croiseur protégé. Un bien grand mot. Ses moteurs et sa soute à munition sont couverts par un pont blindé de l’ordre de 180 mm et cela s’arrête là. Pour la protection des flancs, on compte sur les soutes à charbon qui les bordent et qui feraient « sacs de sable ». Un peu illusoire. En revanche, certains dépassent 22 nœuds. Calibre principal le plus courant : 152 mm. J’allais oublier : tubes lance-torpilles pour tout le monde – même les cuirassés – et souvent un rail pour mouiller des mines.

Comme on s’en doute, la pointure inférieure est le destroyer, de 300 à 600 tonnes, généralement armé d’un canon genre 75mm à tir rapide. Les plus gros sont parfois appelés « croiseurs légers » ou « croiseurs rapides ». Et ils le sont : vitesse maximum, souvent 25 nœuds.

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Croiseur léger français Pluton

Son ennemi désigné : le torpilleur, objet des amours de la Jeune Ecole française et des terreurs de tous les autres. Ce sont des coquilles de 100 à 150 tonnes avec deux ou trois torpilles et généralement un canon rapide de 37 ou 47 mm. Inutile de dire qu’ils tiennent très mal la mer et que lancer une torpille par forte houle revient à faire du tir de précision sur un cheval lancé au trot.

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Canon-revolver de marine Hotchkiss 37mm.

On commence aussi à parler de sous-marins. Ainsi, en 1905, les Russes en transporteront deux, démontés, par le Transsibérien jusqu’à Vladivostok. Ils ne joueront aucun rôle dans la guerre contre le Japon mais pour la curiosité, voici leurs cotes : une hélice – moteur essence 160 CV – moteur électrique 70 CV – 8,5 nœuds en surface – 6 en plongée – 22 hommes – 1 mitrailleuse Maxim – 1 tube lance-torpille de 381mm.

Les progrès prodigieux intervenus dans la marine au cours de la seconde moitié du XIXème siècle ont très peu connu l’épreuve du feu et de toute façon pas assez pour pouvoir dégager une doctrine basée sur l’expérience. Le conflit russo-japonais permit d’éclaircir les idées à bien des égards. Quelques points en vrac :

Les petits torpilleurs se sont révélés des épouvantails. Ils tiennent mal la mer, un seul obus suffit à les couler et les torpilles Whitehead, la plupart dépourvues de gyroscopes, font un peu ce qu’elles veulent une fois tirées. A la fin du siège de Port-Arthur, le dernier cuirassé russe encore en état, le Sévastopol, fut la cible d’un nombre mal déterminé de torpilles – les estimations vont de trente à cent cinquante ! – mais une seule toucha son but, les autres se sont, soit perdues, soit emmêlées dans les filets Bullivant.

Malgré leur aspect pataud d’usine à gaz et leur manœuvrabilité discutable, cuirassés et croiseurs-cuirassé tiennent bien la houle et sont très difficiles à couler. La bataille de la Mer Jaune (10 août 1904) fut un engagement majeur où les adversaires se criblèrent de coups de tous calibres ; les superstructures furent ravagées mais aucun belligérant ne sombra.

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Difficile à couler…et c’est normal. Les 60 à 80 soutes et autres locaux internes sont séparés par des portes étanches et cela fait autant de caissons. Cette coupe d’un cuirassé allemand de la classe « Wittelsbach » le montre bien. Notez au passage les douze chaudières rassemblées sous les cheminées.

L’ajustement des tirs se fait par l’observation des impacts ou des gerbes d’eau. Le principe français de l’obus à éclatement différé, explosant à l’intérieur des casemates, pouvait paraître de bons sens mais nous verrons qu’il était totalement erroné : avec la poudre sans fumée, les officiers de tir ne distinguent pas les coups qui portent.

Enfin, la disparité des calibres est un casse-tête pour cette même direction de tir. Quand votre cible se dessine dans le lointain par mauvais temps et que vous crachez de toutes vos pièces, comment déterminer quel canon a tiré tel coup et lui faire changer sa hausse ou son gisement ?

C’est cette considération-là, essentielle, qui mènera au cuirassé de calibre unique, le Dreadnought, sorti dès la fin de cette guerre et modèle pour tous les cuirassés qui suivront :

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HMS Dreadnought, premier cuirassé moderne, issu en droite ligne des enseignements de la guerre russo-japonaise.

En 1914, la Triple-Entente commença la guerre avec 68 dreadnoughts et 149 pré-dreadnoughts. Les infortunées panoplies flottantes, considérées comme « sacrifiables » (les équipages ont dû apprécier!) recevront systématiquement les missions les plus dangereuses.

La tentative de forçage du détroit des Dardanelles de mars 1915, par exemple, entre forts côtiers turcs et vicieux champs de mines, leur fut presque entièrement dévolue. Sur huit vaisseaux engagés, sept étaient des pré-dreadnoughts dont trois – HMS Irresistible, HMS Ocean et le français Bouvet (l’un des fameux échantillons) furent coulés. D’autres, tels le Gaulois, le Charlemagne et le Suffren s’en sortirent de justesse mais lourdement avariés.

Dès la fin de la guerre et parfois juste avant, la majorité d’entre eux furent ferraillés. Sur ce point, les Japonais se montrèrent plus conservateurs en en maintenant quelques-uns jusqu’à la fin de la deuxième guerre mondiale. Du reste, le Mikasa, cuirassé de l’amiral Togo et unique survivant de la grande famille des cuirassés pré-dreadnoughts, est devenu un musée dans le port de Yokosuka.

Un croiseur-cuirassé, le Georgios Averof, est visible en Grèce, dans le port de Phalère, près d’Athènes.

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Il se couvrit de gloire au cours de la ¨première guerre balkanique.

Autre rescapé de cette grande époque, le croiseur protégé russe Aurora, qui a survécu à Tsoushima, joué un rôle dans la révolution d’octobre, fut coulé par les Allemands en 1941, renfloué après-guerre et aujourd’hui musée sur les bords de la Néva, à Saint-Pétersbourg. Objet de soins assidus, le voici en cale sèche pour entretien.

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Ainsi finirent ces éléphants de mer, qui avaient leur charme – tant qu’on ne navigue pas dessus, restons lucides ! – et que le dessinateur Robida s’amusa à caricaturer ainsi :

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Quant à la famille de l’orgueilleux HMS Dreadnought, il n’en subsiste que le USS Texas, devenu lui aussi musée dans un port texan, à proximité de Houston.

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Deuxième partie : le siège de Port-Arthur (6/2/1904 – 3/1/1905)

 

Les prémices :

En 1894, le Japon et la Chine entrent en guerre pour le contrôle de la Corée. Mais au cours des précédente décennies, le Japon s’est modernisé au pas de charge et ne laisse aucune chance à l’Empire du Milieu, s’emparant en moins d’un an de la Corée et de Port Arthur. Les troupes du Mikado abordent la Mandchourie quand Pékin, aux abois, demande la paix. Elle est signée an avril 1895 sous l’égide des puissances européennes, Russie comprise, qui « conseillent » aux Japonais d’abandonner Port Arthur – une des possessions qui leur était acquise par le traité – en échange d’un dédommagement « pour ne pas entamer le sol chinois ». Les Japonais cèdent à contrecœur.

Deux ans plus tard, la Chine, reconnaissante envers Moscou pour son rôle dans les tractations de paix, cède aux Russes, pour 25 ans renouvelables, Port-Arthur et la presqu’île de Liao-Toung avec autorisation de fortifier la ville et construire une voie ferrée la reliant au Transsibérien via la Mandchourie, qui est territoire chinois, et même la permission d’établir des troupes le long des voies pour les protéger ! A Tokyo, on est littéralement ivre de rage. Pensez donc : la Mandchourie, riche en ressources minières, est, bien plus que la Corée, l’objectif numéro un de l’expansion japonaise et voilà que les Russes y sont comme chez eux !

A ces considérations militaro-économiques s’ajoute, avec Port-Arthur, une grosse blessure d’amour-propre. Ils avaient conquis cette place de haute lutte sur les Chinois mais en avaient été « diplomatiquement » chassés par les puissances européennes… qui y avaient laissé s’installer les Russes !

Il est vrai que les Russes ont admirablement manœuvré. Comme grand port à vocation militaire sur le Pacifique, ils n’ont que Vladivostok, bloqué par les glaces quatre mois par an. Même à la belle saison, il donne sur la Mer du Japon, elle-même ne s’ouvrant sur l’océan que par quelques détroits faciles à contrôler par un ennemi quelconque, japonais par exemple. C’est depuis toujours le drame de la marine russe, constamment à l’étroit sur des mers quasi fermées : Baltique, mer Noire, ou envahies de glace. Ce Port-Arthur, enfin ouvert sur une mer libre, cela fait cinq siècles qu’ils l’attendaient.

Aussi mettent-ils beaucoup d’énergie à fortifier la place et celle-ci s’y prête bien. Côté mer, c’est une large baie séparée de la mer par un goulet d’un millier de mètres surplombé de collines tout à fait aptes à recevoir des forts bien pourvus en grosse artillerie. Côté terre, d’autres collines – en fait, de petites montagnes – encerclent la ville et sont rapidement dotées de puissantes casemates. Des routes relient entre eux tous ces ouvrages.

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En parallèle, la voie ferrée est tracée de Port-Arthur jusqu’au Transsibérien et une dérivation la relie même au réseau ferroviaire chinois.

Evidemment, les Russes savent très bien que leurs relations avec les Japonais vont tourner à l’aigre mais ils ne s’inquiètent guère : ce n’est pas pour tout de suite et d’ailleurs, que pèsent les trente millions de Japonais en face de l’immense empire du Tsar ? Quand le moment arrivera, on répète à Moscou « qu’on dispersera ces petits singes jaunes à coups de casquette ».

C’est pourquoi une partie des fonds destinés à la défense de Port-Arthur est progressivement détournée pour aménager un port de commerce un peu plus au nord, à Dalny. Du coup, l’argent manque pour draguer les alluvions du goulet menant au port et les cuirassés ne peuvent y accéder qu’à marée haute. Les plus grands vaisseaux de la flotte mouillent donc à l’extérieur, sous la protection, il est vrai, des batteries côtières.

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En réalité, les Japonais ont déjà pris beaucoup d’avance sur les estimations russes. Leur guerre contre la Chine leur avait fourni une énorme indemnité (un milliard de francs-or de 1895) qu’ils investirent en moyens militaires, doublant l’effectif de leurs armées et surtout achetant aux meilleurs chantiers européens (Grande-Bretagne, France, Italie) assez de cuirassés, de croiseurs, de torpilleurs et de transports pour se constituer une flotte de cent vaisseaux ultra-modernes (par exemple, dotés de transmissions par radio, invention tellement récente qu’ils furent les premiers au monde à en disposer).

A matériel nouveau, nouvelles connaissances et nouvelles tactiques. Des bataillons d’attachés militaires japonais s’abattent sur les académies navales européennes où ils sont reçus avec sympathie. On s’amuse de ces petits Jaunes si polis, si discrets et si soucieux de s’informer en toutes choses aux meilleures sources.

Pendant ce temps, à Port-Arthur, on fait la fête. Le gouverneur et vice-roi en place, l’amiral Eugène Alexeïev, un fils naturel du tsar Alexandre III, mène grande vie mais n’est pas à la hauteur de sa tâche. Sensible aux flatteries et très autoritaire, il n’admet ni conseils ni objections et mène la vie dure à qui ne lui plaît pas. Ses meilleurs officiers s’en trouvent démotivés et l’entraînement des hommes est négligé, sinon inexistant. On a dit que les cuirassés et croiseurs de la flotte s’étaient mués en simple casernes flottantes et mal entretenues où les matelots s’ennuyaient ferme, la bouteille de vodka dans une main et un jeu de cartes dans l’autre…

D’ailleurs, c’est l’ensemble du commandement russe qui est exécrable. On ne monte en grade que si l’on fait sa cour aux supérieurs en applaudissant bruyamment à la moindre de leur décision, fût-elle stupide. Les états-majors débordent de généraux de salon qui n’ont jamais vu l’ombre d’une goutte de boue sur leurs bottes. Le plus pervers du système est que les bons éléments restent sur la touche et, découragés, finissent par quitter l’armée.

On en est là quand, en janvier 1904, les Japonais s’estiment prêts à ouvrir les hostilités. L’amiral Togo a en charge le contrôle de la mer pour permettre aux armées japonaises de débarquer en Corée. Dans la journée du 6 février 1904, il appareille du port de Sasebo en direction de Port-Arthur.

Le même jour, un navire consulaire japonais vient évacuer tous ses ressortissants installés dans le port russe. En repartant, les officiers du bord notent soigneusement la positions des bateaux russes. Cela a été remarqué et on rapporte la chose à l’amiral Alexeïeff qui ordonne de ne rien faire.

Le lendemain, 7 février, l’ambassadeur japonais à Moscou rompt les pourparlers et est rappelé par son gouvernement. Nicolas II expédie une note à Alexeïev :  «  il est désirable que ce ne soit pas nous, mais les Japonais, qui ouvrent les opérations militaires ». Fort de cette instruction qui cadre bien avec son tempérament indécis, Alexeïev rabroue l’amiral Stark, patron de la flotte, qui lui demande de décréter l’état d’alerte, à savoir mettre les chaudières sous pression, détacher les torpilleurs en avant pour couvrir le large et placer les filets pare-torpilles.

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Le cuirassé Retvizan, construit aux USA en 1900 pour le compte des Russes.

Devant le refus très sec du vice-roi, Stark prend quand même, à la tombée du jour, un ensemble de mesures minimales : rappel à bord des officiers et matelots permissionnaires, interruption des communications et instruction au cuirassé Retvizan et au croiseur Pallada d’assurer la protection du chenal.

C’est une nuit sans lune. Vers 23 heures, trois vagues de torpilles venues du noir frappent simultanément les cuirassés Retvizan et Cesarevitch ainsi que le croiseur protégé Pallada. Les torpilles Whitehead, provoquent un trou de deux mètres dans les coques mais les cloisons étanches remplissent leur rôle et aucun des trois vaisseaux ne coule. Les Russes n’ont pas le temps de riposter : les torpilleurs japonais sont déjà repartis.

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Le même Retvizan un an plus tard, tout à tour torpillé, réparé, réengagé puis sabordé.

 

Premières passes d’armes

Le bruit des explosions s’entend jusqu’au palais du Vice-roi, qui donne précisément une fête ce soir-là. Le général Stoessel, commandant les forces de terres, s’informe par téléphone au Q.G. de la Marine où on lui répond que « c’est sûrement un tir d’exercice, votre excellence... ».

Deux torpilleurs russes en patrouille rentrent au port, un peu penauds : ils avaient repéré les navires japonais mais la puissance inférieure de leurs machines ne leur avait permis, ni d’intercepter l’ennemi, ni regagner le port à temps pour donner l’alerte. Et comme, contrairement à leurs adversaires japonais, ils n’ont pas de radio… !

Côté japonais, le plan de l’amiral Togo comprenait deux projets distincts :

1- attaquer le flotte de Port-Arthur à la torpille, puis l’achever au canon  le lendemain;

2- couvrir un premier débarquement d’infanterie en Corée, près du port de Chemulpo, un port neutre où mouillaient des vaisseaux de diverses nationalités, dont deux russes : la canonnière Korietz et le croiseur Varyag qu’il convenait évidemment d’envoyer par le fond.

Pour le premier point, Togo se présente vers 11 heures en vue de Port-Arthur, mais le torpilleur Boyarine, en patrouille avancée, le repère et donne l’alerte. Les Japonais trouvent un groupe d’une douzaine de cuirassés et croiseurs russes, flanqués de quelques torpilleurs et canonnières, chaudières sous pression, obus engagés et drapeau de combat flottant aux mâts, le tout sous la protection de l’artillerie des forts couvrant le goulet du port.

Là, Togo est mal engagé. Il avait parié sur l’inertie des Russes qu’il supposait démoralisés par l’attaque de la dernière nuit et le sort vient le contredire dans les cinq premières minutes de la bataille : son navire amiral, le Mikasa, encaisse un obus qui détruit sa plage arrière, tuant six hommes. Juste après, un second coup frappe à la base du mât. D’autres vaisseaux japonais sont touchés. Sept cuirassés sur les quinze reçoivent chacun un projectile, occasionnant peu de dégâts, il est vrai. Pareil du côté russe : Sur les dix bâtiments engagés, huit encaissent un coup sans grandes conséquences. Un neuvième, le Bayan, est le plus endommagé avec huit impacts, tous réparables à bref délai. Les Russes, pourtant saisis à froid, font preuve de précision et même d’audace :

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le croiseur protégé Novik, petit mais extrêmement rapide (25 nœuds), se porte en avant, lâche une salve de torpilles vers un groupe de croiseurs nippons (qu’il ne touchera pas), reçoit un coup sous la ligne de flottaison et parvient miraculeusement à regagner l’abri du goulet. Les ateliers de Port-Arthur le répareront en dix jours.

A 11H45, Togo comprend que l’affaire est mal engagée. Il avait donné pour instruction de réserver aux forts côtiers russes sa grosse artillerie de 305mm, ne laissant que ses canons moindres de 205 et 152 pour affronter les bâtiments russes. En face, on n’a évidemment pas les même consignes…

Les Japonais se retirent donc. Ils ne reviendront en force devant Port-Arthur que le 24 février, dans une tentative d’ailleurs manquée d’embouteiller le goulet avec des bateaux chargés de ciment.

Mais ailleurs, la journée n’est pas finie.

En Corée, l’amiral Uryu, qui a couvert le débarquement d’un premier corps expéditionnaire japonais et dispose d’un cuirassé, de six croiseurs et de huit torpilleurs, se présente devant le port de Chemulpo. Se trouvent dans la rade un croiseur français, le Pascal, le HMS Talbot, croiseur britannique, deux avisos, le Wickburg (USA) et l’Elba (Italie)… et les deux Russes déjà cités : le croiseur flambant neuf Varyag et l’humble canonnière Korietz. Uryu somme ces derniers de sortir se battre… ou il viendrait les chercher, au risque d’endommager des bâtiments neutres.

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L’agonie du Varyag et du Korietz, un épisode resté fameux dans les traditions navales russes.

Le capitaine Roudnev, commandant le Varyag, obtempère immédiatement pour ne pas impliquer des navires non belligérants. Traînant derrière lui la petite canonnière, le Varyag file vers son destin. Pendant une heure, il rendra coup pour coup mais à la fin, écrasé par les salves concentrées de ses puissants adversaires, ce n’est plus qu’une épave que son équipage – enfin, ses survivants – saborderont après l’avoir échouée.

Retour à Port-Arthur où la série noire n’est pas finie. Puisque la guerre a commencé, on décide de miner les abords du goulet. C’est le torpilleur Ienisseï qui s’en charge. Dans la précipitation, il touche un de ses propres engins et coule. Le Boyarine, celui-là même qui avait gâché la journée de Togo en donnant l’alerte, est envoyé récupérer les survivants, heurte à son tour une mine et disparaît.

Le pire est que le capitaine du Ienissei n’a pas survécu, et qu’il a emporté avec lui l’emplacement des mines qu’il avait posées. On n’a donc qu’une vague idée de l’endroit où elles se trouvent !

A Saint Petersbourg, on a enfin compris. Le tsar Nicolas II confie la direction des opérations à son ministre de la guerre, le général Alexeï Kouropatkine, un homme capable et courageux, mais manquant totalement de pratique de terrain. Il connaîtra bien des soucis avec l’état-major qu’on lui imposera, un vrai florilège de nullités !

Mais une de ses premières décisions est excellente : il confie l’ensemble des forces navales d’Orient à l’amiral Stepan Makarov, jusque-là commandant du port de Crondstadt.

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Stepan Ossipovitch Makarov. On le surnomme « Vieille Barbe », non pour l’ennui de sa conversation mais parce qu’il en a une, de barbe, énorme, blonde, hirsute et flottant en tous sens sous la brise de mer. On le voit de loin, et ceux qui le connaissent l’adorent. C’est un chef compétent et énergique, d’esprit très offensif, de tempérament bienveillant, à la voix tonitruante et aux ordres précis. Il a créé quelques inventions techniques, conduit des expéditions polaires et écrit un traité sur la tactique navale que Togo a lu et fait lire à ses subordonnés. A côté du niveau tièdasse des officiers supérieurs russes de l’époque, il fait mieux que sortir du lot : c’est un vrai martien !

Dès son arrivée à Port-Arthur le 8 mars, il donne toute sa mesure. Le 10 à l’aube, deux contre-torpilleurs russes revenant de patrouilles sont attaqués par une flottille de torpilleurs japonais. Makarov saute sur le seul croiseur qui soit sous pression – le Novik, fraîchement réparé – et fonce à leur secours, dégageant l’un de ses bateaux et récupérant les survivants de l’autre.

Le 17 mars, il publie une instruction générale de bataille en 54 points où il détaille soigneusement les dispositifs à adopter en bataille, les codes par signaux, la part laissée à l’initiative et dans quels cas, etc. Epinglons quelques points :

Les vaisseaux doivent rester dans les limites de visibilité des signaux ;

les croiseurs veilleront à manœuvrer en même temps, quitte à ralentir ou à accélérer, pour garder la même position relative ;

si un croiseur repère l’ennemi, il doit le signaler immédiatement et rejoindre le gros sans en attendre l’ordre, de peur de se retrouver seul devant un ennemi supérieur ;

les documents importants (livres, codes chiffrés, ordres, etc…) doivent être entreposés sur le pont dans des sacs lestés, pour être jetés à l’eau avant que l’ennemi ne s’en empare ;

une attaque de torpilleurs ennemis est toujours une excellente occasion pour les nôtres de contre-attaquer ;

…et ces deux dernières, qui soulignent son souci du moral des troupes :

une flotte où l’on conserve son sang-froid tirera avec plus de précision et vaincra infailliblement l’ennemi ;

la victoire appartiendra à celui qui se bat bien sans prêter attention à ses propres pertes mais seulement à celles de l’ennemi.

Voilà pour le côté théoricien du bonhomme ; pour son côté pratique, nous avons ceci, deux jours après la parution de ces consignes.

Soucieux de ne plus affronter les forts côtiers, Togo fait donner les canons de ses cuirassés par-dessus les hauteurs de Liao Tang pour atteindre Port-Arthur et sa rade par des tirs indirects. Makarov fait appareiller vingt vaisseaux et s’y prend si bien qu’il ne lui faut que deux heures trente pour sortir du chenal là où, dans ses meilleurs moments, son prédécesseur le contre-amiral Stark en mettait douze !

Mais même deux heures trente, cela suffit aux Japonais pour se retirer. Le 22 mars, les cuirassés nippons Fuji et Yashima veulent remettre çà… et subissent un déluge d’obus depuis des canons fraîchement postés au sommet de Liao Tang. Sérieusement touchés, les deux cuirassés battent en retraite. Simultanément, Makarov monte à bord du Petropavlosk, son navire amiral, et entraîne avec lui quatre autres cuirassés pour disperser ce qui restait de la flottille japonaise.

A bord de son Mikasa, l’amiral Togo commence à se faire du souci. Jusqu’ici, Makarov n’a pas osé se risquer en dehors de la protection des forts mais cela ne devrait plus tarder car ses équipages commencent à prendre de l’assurance. Une seconde tentative d’embouteillage du goulet, dans la nuit du 26 au 27 mars, a échoué comme la première.

Or, le temps travaille pour les Russes. Leurs régiments gagnent en organisation et les Japonais, en Corée, sont loin d’avoir les effectifs suffisants. Il est clair qu’avec Makarov, la flotte de Port-Arthur monte en puissance tandis que les glaces, en pleine fonte, bloquent de moins en moins l’escadre de Vladivostok. S’il y a bataille, les Japonais perdront des bâtiments irremplaçables alors que les Russes disposent de larges réserves en mer Baltique et en mer Noire…

Togo décide alors de poser un champ de mines « offensif » à peu de distance de l’entrée de Port-Arthur, sur la route de retour des vaisseaux (les cuirassés, peu manœuvriers, respectaient une sorte de « code de la route » maritime). La réussite du projet exige une nuit sombre et brumeuse. Il faut attendre…

 

13 avril 1904 : le tournant des opérations navales.

Cette nuit se présente le soir du 12 avril. Brouillard glacial, bruine, l’idéal. Sur les hauteurs, les projecteurs des forts qui balayent les approches n’éclairent qu’un mur blanc fait de gouttes en suspension.

Ces mêmes mauvaises conditions ont aussi inspiré Makarov. Sans nouvelles des Japonais depuis quelques jours, il envoie une grosse flottille de destroyers reconnaître les îles Elliot, à soixante kilomètres à l’est de Port-Arthur. La nuit devrait y suffire mais au cas ils prendraient du retard, le croiseur-cuirassé Bayan – très endommagé dans le combat du 8 février mais réparé depuis – partirait tôt matin à leur rencontre pour les couvrir au cas où des Japonais les repèrerait aux premières lueurs. Il précise bien que l’autre bâtiment de garde, le croiseur protégé Diana, devrait rester au mouillage : sa silhouette ressemble un peu trop à celle du japonais Iwate et une bavure d’artilleur distrait est toujours possible…

Vers minuit, l’amiral Makarov fait une dernière tournée sur le Diana, justement, et y visite une batterie. Tandis qu’il échange quelques mots avec les hommes, l’officier lui signale avoir entrevu une silhouette de bateau dans le faisceau du projecteur d’un fort. Ses servants ont dû l’apercevoir aussi car la colonne de lumière s’est immobilisée. Chacun écarquille les yeux mais sans succès : la bruine s’est refermée.

Makarov juge que c’est probablement un de ses destroyer qui s’est perdu et a voulu rentrer, mais qu’il n’ose pas approcher de peur d’être pris pour un Japonais. « Dommage pour eux, dit Makarov en riant, ils devront attendre l’aube ». Puis, redevenant sérieux : « Notez bien le gisement et la distance pour vérifier demain. Si ce bateau – s’il existe – n’est pas des nôtre, il faudra aller voir s’il ne traînent pas des mines par-là. »

Makarov prend congé et retourne sur le Petropavlosk où il a ses quartiers.

A 4H15, des colonnes de fumée à l’est signalent le retour des destroyers russes. Presque en même temps, des éclairs de canonnade éclatent au sud-est. Du calibre moyen, donc de petits bateaux. Aussitôt, le croiseur-cuirassé Bayan appareille, suivi presque aussitôt par le Diana

Voilà ce qui s’est passé. Le destroyer russe Strashny avait perdu le contact avec sa flottilles, avait erré un moment dans le noir avant de rejoindre… un groupe de torpilleurs japonais. Le Russe et les Nippons ont ainsi voyagé de conserve en toute inconscience jusqu’au moment où la lumière devint suffisante pour que chacun s’y reconnaisse. Attaqué de toutes parts à six contre un, l’infortuné Strashny coula très vite.

Les torpilleurs japonais se retirent à l’arrivée du puissant Bayan qui stoppe pour recueillir les survivants. A ce stade, le Diana, assez lent, est encore à mi-chemin et à l’arrière, plusieurs cuirassés ont appareillé à leur tour, dont le Petropavlosk. A son bord, l’amiral Makarov signale l’ordre de mise en ligne : Bayan, Petropavlosk, Poltava, Askold, Diana et Novik. Tandis que le cuirassé amiral remonte la file, les équipages font des hourra à Makarov qui répond en agitant sa casquette.

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Le cuirassé-amiral Petropavlovsk.

Pourquoi cette sortie en masse ? Simplement parce qu’il fallait couvrir l’arrivée des destroyers revenant de l’île Eliott. Les torpilleurs japonais auraient pu leur faire un mauvais parti. Après quelques minutes, on signale à l’amiral que les destroyers ont atteint le port. Il n’y a plus qu’à rentrer, surtout qu’on apprend l’approche du gros de la flotte de Togo et que les Russes, désormais en sous-nombre, on quitté la zone de sept kilomètres couverte par l’artillerie côtière..

Mais ces événements ont fait perdre de vue l’incident de la nuit, où l’on avait cru voir – sans certitude – un bateau inconnu…

A 9H43, le Petropavlosk touche une mine. L’explosion se communique aux chaudières et delà aux soutes à munitions. Il ne met qu’une minute à disparaître. On ne recueille que 80 survivants.

L’amiral Stepan Makarov n’est pas de ceux-là. Il a disparu avec 29 officiers et 620 matelots.

Ecrasée par ce coup du sort, la flotte rentre au port. Elle n’en sortira plus avant longtemps.

 

Le siège de Port-Arthur commence…

L’amiral Makarov, chef suprême des forces navales russes d’Extrême-Orient, disparaît donc le 13 avril 1904 quand son cuirassé saute sur une mine. Il ne laisse aucun successeur de sa valeur et la flotte entre à l’abri du port.

L’amiral Togo y voit l’occasion de lancer une troisième tentative d’embouteiller le goulet d’entrée à l’aide de bateau chargés de ciment et cela semble réussir : les cuirassés russes ne se montrent plus.

En réalité, le goulet est toujours libre mais les autorités navales russes sont en plein désarroi et, faute de s’accorder sur un plan, décident de ne rien décider en attendant des instructions de St-Petersbourg !

Débarrassés (pour un temps ?) de la flotte de Port-Arthur, les Japonais ont tout loisir de débarquer quatre armées sur le point le plus faible du dispositif russe dont il faut se rappeler qu’il comprend une partie de la Mandchourie au nord-est, Port-Arthur au sud-ouest, et un étroit cordon qui les relie avec quelques routes et un chemin de fer. C’est là que frappent les Japonais. Quatre armées y débarquent à dates échelonnées tout au long du mois de mai sans rencontrer de résistance notable. Ayant d’emblée coupé les possessions russes en deux – et isolé Port-Arthur, ils se partagent la besogne : la plus grande partie de leurs forces marchera contre les forces russes de Mandchourie mais une armée avancera sur Port-Arthur.

Port-Arthur, un gros morceau quand même…

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Un cauchemar d’attaquant, un rêve de défenseur…

On voit bien la ville et le port, avec ses ateliers navals, presque totalement entourés de hauteurs hérissées de défenses en tous genre, dont de nombreux forts et casemates pourvus d’artillerie lourde. Avec le dispositif étendu au promontoire du Tigre, le chenal d’accès se trouve protégé des deux côtés de toute tentative d’attaque en force par la mer. Surtout que la flotte russe, encore puissante, concentre une quantité impressionnante de canons de tous calibres.

Ce qu’on ne voit pas ici, c’est le restant de la péninsule, toute en collines aux crêtes hérissées de tranchées, de fortins d’artillerie et de barbelés. Plus haut dans le nord-est, on a un isthme, un resserrement de la langue de terre dominée par la colline fortifiée de Nanshan qui la verrouille entièrement, ne laissant qu’une plage à gauche et à droite.

Et des défenseurs, Port-Arthur n’en manque pas. On compte les 4ème et 7ème division de Sibérie orientale renforcées d’un régiment de fusiliers et 56 canons de campagne ; un bataillon du génie ; trois bataillons de troupes de forteresses ; une compagnie d’ingénierie de forteresse ; une compagnie de mineurs ; une section télégraphique et des éléments de garde-frontières et de troupes de chemin de fer.

Au total, trente-cinq mille hommes auxquels il faut encore ajouter les marins de la flotte.

Il y aurait là de quoi envisager l’avenir avec confiance, surtout qu’on parle déjà de l’appareillage prochain de la flotte russe de la Baltique, rebaptisée « 2ème Escadre du Pacifique ».

Seulement, il y a le commandement… En remplacement du flamboyant Makarov, on a nommé l’insipide amiral Witheft, travailleur et honnête certes, mais terrifié par les responsabilités de sa nouvelle charge et n’inspirant d’enthousiasme à personne.

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L’amiral Wilhem Karlovitch Witheft (1847-1904).

Pour l’armée de terre, c’est encore pire. Le général Stoessel est intrigant, confus et incapable de la moindre conception stratégique mais il écrase de sa personnalité le faible Witheft qui laissera petit à petit désarmer la flotte d’une partie de ses canons pour renforcer les forts terrestres. Stoessel aimerait bien, d’ailleurs, envoyer ladite flotte se faire voir à Vladivostok : « Si Port-Arthur n’a plus de bateaux, les Japonais ne s’y intéresseront plus ». D’autres généraux partagent ce point de vue mais Witheft renâcle. Pour l’instant…

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Le général Anatoly Mikhailovitch Stoessel (1848 – 1915).

Le problème vient de loin, des toutes premières heures de la guerre en fait. Alors que les forces japonaises travaillent la main dans la main – leur flotte a pour mission de neutraliser celle des Russes pour, ensuite, couvrir le débarquement des troupes terrestres, le tsar Nicolas II s’empresse de rompre l’unicité du commandement en nommant un chef des forces continentales – Kouropatkine – et son égal pour la marine, Makarov.

Rien d’étonnant dès lors à ce que les amiraux et généraux russes se considèrent comme rivaux dans la distribution des médailles d’après guerre. Il en résulte que leur obsession n’est pas de remporter une victoire mais d’éviter à tout prix une défaite.

Ce ne serait encore rien si l’indécision des grands chefs ne se répercutait pas sur les échelons subalternes. Les ordres distribués sont rarement formels ; ce sont plutôt des conseils, des suggestions, des invites toutes plus vagues les unes que les autres. Leur dénominateur commun est néanmoins toujours le même : «  n’attaquez qu’avec circonspection et toujours avec des moyens limités ; en revanche, vous êtes libres de sonner la retraite à tout moment sans avoir à vous en justifier ».

Dans un tel contexte, tout responsable se préoccupera moins de combattre que de se couvrir vis-à-vis de sa propre hiérarchie. Quant au gros de la troupe, soldats ou matelots, leur courage est indiscutable mais ce qu’ils observent les conduit tout naturellement à l’apathie et à la lassitude. D’ailleurs, nul ne se préoccupe ni de les motiver, ni même de les entraîner.

On en est là et cela face à des armées japonaises en moindre nombre, certes, mais parfaitement coordonnées, à la stratégie claire comme le cristal et hyper-agressives en dignes héritières des traditions samouraï ! Le moindre soldat nippon fait de cette guerre une affaire personnelle et son chef peut tout – absolument tout – exiger de lui.

Le 25 mai 1904 nous offre un parfait exemple des situations respectives. J’ai cité plus haut la superbe position défensive de la colline de Nanshan, point le plus avancé des fortifications de Port-Arthur puisqu’elle verrouille toute la presqu’île. Encore n’est-ce qu’un avant-poste, une façade couvrant les collines suivantes, tout aussi fortifiées.

Quand la Deuxième armée japonaise, sous le général Oku, se lance à l’assaut de Nanshan, il a devant lui les 13000 hommes du général Fock, réparties sur la colline et les hauteurs immédiatement derrière. Et pas n’importe comment : avec des tranchées en zig-zag couvertes par un vrai tapis de barbelés en avant et sur les flancs, des redoutes comprenant une trentaine de canons lourds renforcés d’une artillerie de campagne de soixante pièces. Tous les ouvrages sont en contact par téléphone.

Mais Fock a des instructions  et même deux : un mot du vice-roi Alexeïev lui « conseillant » de se replier immédiatement et un autre, du général Stoessel, « l’invitant » à tenir à tout prix mais d’observer la plus grande prudence quant à d’éventuelles contre-offensives.

Durant toute cette journée, les Japonais attaquent avec furie et les abords de Nanshan se couvrent de cadavres en uniformes bleu-nuit et guêtres blanches. En début de soirée, les Nippons mordent sur la plage à la gauche des Russes et leurs tirs prennent certaines tranchées en enfilade. Fock ordonne un repli sur la colline immédiatement en arrière, tout aussi fortifiée que Nanshan.

Le général Oku s’empare donc de la colline, le drapeau du Soleil Levant y est planté, mais ses troupes sont en triste état : décimées, fourbues et presque sans munitions. Fock, pour sa part, n’a engagé que 3000 de ses 13000 hommes et il ne compte que 850 morts pour 4300 Japonais.

S’il avait eu la trempe d’un Rommel ou d’un Stonewall Jackson, il aurait sonné la charge générale et brisé les reins de deux divisions d’élite japonaises. Le cours de la guerre aurait pu en être changé.

Mais il avait ses ordres – ses sacrés ordres ! – et ce qu’il sonna, c’est… la retraire générale !

C’est exemplaire du comportement russe tout au long de ces hostilités.

 

Marquons une pause.

La plupart des évocations de la situation de Port-Arthur expédient les événements des trois premiers mois en quelques lignes – attaque-surprise sur la flotte, passage-éclair de Makarov, isolation du port et grignotement de ses défenses par la 2ème Armée japonaise. La suite se perd dans les événements généraux de cette guerre, qui n’est pas mon propos puisqu’il n’est question, ici, que de Port-Arthur.

Je me suis donc penché sur les détails, afin de vous faire « sentir » les choses, les soucis tactiques et les préoccupations au quotidien. L’Histoire n’est pas qu’une suite d’événements et de statistiques. Il y a aussi les hommes, leur perplexité, leurs faiblesses, leurs espoirs et le courage qui va avec.

Mais ces récits à raz de terre peuvent faire perdre le fil des grandes lignes. Aussi, faisons le point.

Alors que les belligérants consacrent les trois premiers mois de la guerre à la préparation des opérations terrestres, Port-Arthur est à la pointe des combats. Après ses premières attaques des 8 et 9 février, l’amiral Togo a une complète initiative. Son seul frein est sa hantise de perdre un cuirassé car il ne peut le remplacer (au fil de la guerre, les Japonais ne recevront que deux gros vaisseaux supplémentaires, construits en Italie, destinés à l’Argentine… mais détournés au profit du Japon par leur bon allié anglais !).

Togo n’en mène pas moins une dizaine d’attaques, soit par bombardement direct ou indirect, soit par mouillage de mines et tentatives d’embouteillage du chenal. Cette dernière opération, lancée le 3 mai après trois échecs, réussit presque : dix épaves chargées de ciment encombrent partiellement la passe. L’inertie de l’amiral Witheft fait le reste.

Les forces de Vladivostok étant dérisoires, les Japonais ont la maîtrise totale de la mer, donc de leurs communication, routes logistiques, etc. Fin mai, l’isolement total de Port-Arthur est consommé.

 

« On annonce l’appareillage de la Deuxième escadre russe du Pacifique ».

Nouvelle déplaisante pour Tokyo. Port-Arthur n’est pas près de tomber ; la flotte qui s’y trouve, quoique amoindrie, reste une force avec laquelle il faut compter. Sa seule présence, même statique, oblige les Japonais à un blocus fatiguant pour le matériel et les équipages. Déjà, le 14 mai, les croiseurs Kasuga et Yoshinô s’étaient éperonnés accidentellement dans la brume. Le second avait coulé, emportant 300 hommes. Si, en plus, l’ennemi recevait un puissant renfort naval… !

Et dans l’entre-temps, il y avait les réactions russes, rares mais toujours possibles. Profitant à leur tour d’une nuit sombre et brumeuse, leurs torpilleurs ont semé un chapelet de mines sur le chemin ordinaire des patrouilles de Togo. Peu après, l’aviso Miyako saute sur une mine. Moins de 24 heures plus tard, les cuirassés Hatzuke et Yashima touchent une mine à leur tour, chavirent et disparaissent alors qu’on les remorquait vers le Japon.

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Le Fugi, sister-ship du Yashima coulé le 15 mai 1904.

Une autre réaction russe, venue de Vladivostok cette fois, confirme que le matériel des Japonais commence à fatiguer.

 

Le raid de l’amiral Bezobrazof (12 – 15 juin 1904).

Le haut-commandement russe est toujours aussi indécis. Problèmes de préséance : le général en chef est Kouropatkine mais celui-ci a dans les jambes l’inénarrable Alexeiev dont les fonctions de vice-roi sont mal définies. En plus, les deux hommes se détestent. Pour la marine, autant dire que le faible Wilgelm Witheft (ou Vitgeft, selon d’autres translittérations du russe) compte pour du beurre et il est assommé d’ordres contradictoires.

L’une des options dans l’attente de l’arrivée des renforts de la Baltique est que la flottille de Vladivostok rejoigne Port-Arthur. C’est dans ce cadre-là que l’amiral Bezobrazov appareille le 12 juin avec trois croiseurs-cuirassés : le Rurik, le Gromoboy et le Russia. Sa mission : attaquer les lignes de communications japonaises et gagner si possible Port-Arthur.

Le 15 juin tôt matin – il fait un brouillard à couper au sabre, la petite escadre parvient au Sud de la Corée. C’est un lieu par où transitent les transports japonais et qui est calme depuis des mois. Aussi l’amiral Kamimura, responsable du secteur, a-t-il placé la plupart de ses vaisseaux à quai pour entretien. Trois cargos sont dans la zone : le Hitachi Maru et le Sado Maru, transportant des troupes et du matériel, et le petit Izumi Maru, ramenant de Mandchourie des malades et des blessés. Mais il n’y a de militaire que le croiseur Tsoushima, qui, tâtonnant dans la brume, a la chance d’entrevoir la flottille de Bézobrazov entre deux grains.

Il est alors 7 heures du matin et il va se produire un énorme cafouillage dans les communications radio japonaises. Incapable de donner l’alerte, le Tsoushima est obligé de rompre le contact russe pour se rapprocher d’une station terrestre de T.S.F. D’appels inaudibles en messages brouillés, ce n’est qu’à 9h45 que les cuirassés de Kamimura prendront la mer.

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L’amiral Hikonojô Kamimura. Surpris le 15 juin, il prendra sa revanche le 14 août suivant.

En attendant, les Russes coulaient les trois transports japonais cités plus haut. Il faut noter que les belligérants ont de bonnes manières : avant de torpiller l’Izumi, le Gromoboy récupéra à bord tous les malades et blessés qui le voulaient. Pour le Sado Maru, le capitaine du Rurik prit en compte la présence de civils et leur laissa quarante minutes pour évacuer le cargo. Le sort de l’Hitashi Maru fut différent. Il transportait des soldats d’élite pour qui il n’était évidemment pas question de se rendre ! Ils luttèrent jusqu’au bout – canons de 152 contre fusils de 6,5 mm !. Quand le cargo prit de la bande, le colonel Sushi détruisit solennellement les couleurs, sourit… et se suicida. Sur les quelque 1200 hommes à bord, 150 à peine furent récupérés par le Tsoushima, attiré par la canonnade. Cet épisode eut une influence sur les opérations de Port-Arthur car l’Hitachi Maru transportait des canons lourds destinés au siège et qui auraient sans doute hâté la chute de la place.

Une grosse pluie avait succédé au brouillard du matin. On n’y voyait pas à plus de 3.000 mètres. A 14 heures, une multitude de vaisseaux japonais fouillaient le secteur en tous sens. Informé du fait par l’intensité des communications radio japonaises, l’amiral Bezobrazov jugea que l’accès vers Port-Arthur était désormais bouché et il donna l’ordre de rentrer à Vladivostok.

Pour l’amiral Togo, bientôt mis au courant, les choses étaient regrettablement claires. Ses précieux vaisseaux, sur la brèche depuis le 7 février, avaient le plus grand besoin d’un solide entretien avant la confrontation avec le renfort russe annoncé. Il devenait impératif d’en finir avec la flotte de Port-Arthur mais encore fallait-il qu’elle sorte. Et d’abord, le pouvait-elle encore avec le goulet embouteillé d’épaves japonaises ?

Ce sont les Russes qui lui fourniront la réponse. Harcelé par la voix lointaine du vice-roi Alexeiev (il a gagné la Mandchourie début mai) qui le presse de gagner Vladivostok, l’amiral Witheft fait appareiller sa flotte au grand complet le 23 juin à marée haute. A peine a-t-il gagné la mer libre qu’il aperçoit les forces japonaises… et ordonne immédiatement la retraite ! La sortie du pusillanime amiral n’aura pas duré une heure. Seul résultat : en rentrant au port, le cuirassé Sevastopol touche une mine. Il y a des jours comme çà…

Mais rien n’est simple : Witheft est-il réellement en-dessous de tout ? Au contraire, ne considère-t-il pas, et sans oser le dire trop haut, qu’il est vain de vouloir forcer le blocus japonais avec une flotte dont une grande partie de sa petite et moyenne artillerie a été démontée pour garnir les casemates terrestres ?

Ou encore qu’user la flotte de Togo en vaines patrouilles est le meilleur moyen d’aider la 2ème Escadre du Pacifique quand elle arrivera ? Il est vrai qu’elle n’est pas encore partie et les prévisions les plus optimistes évoquent un appareillage début octobre !

Nous ne saurons jamais rien de la pensée de Witheft car le vice-roi Alexeiev est intervenu auprès de son impérial neveu à Saint-Petersourg et le 7 août, un message arrive, émanant du Tsar en personne : « ordre formel d’aller se joindre à la flottille de Vladivostok ! ». Le texte, assez menaçant, évoque une possible cour martiale en cas de désobéissance et exige que son contenu soit transmis à tous les capitaines avec accusé de réception !

Voilà qui sent le soufre ! Pour Witheft, plus d’échappatoire : ce sera pour le 10 août. Cap sur Vladivostok dont les trois croiseurs-cuirassés devront se porter à la rencontre des arrivants.

Aucune autre disposition ne fut prise. Le contre-amiral Grigorovitch proposa bien de créer une diversion à l’aide d’une partie de la flotte mais Witheft balaya la suggestion. Sans doute voulait-il jouer à fond sur l’effet de surprise et il fut bien près de réussir.

 

La bataille de la Mer Jaune (10 août 1904).

Peu avant l’aube du 10 août, l’escadre quitte Port-Arthur. D’abord les dragueurs de mines ouvrant la voie sous la protection de deux canonnières et deux flottilles de torpilleurs, puis le croiseur Novik, l’unité la plus rapide de la flotte, puis les six cuirassés : le Cesarévitch, battant pavillon de l’amiral Witheft, le Retvizane, le Pobieda, le Peresvet (battant pavillon du contre-amiral prince Outkomsky, commandant en second), le Sevastopol et le Poltava. Suivent les trois croiseurs protégés Askold, Pallada et Diana, flanqués de destroyers et de torpilleurs.

Après quatre heures de marche lente et précautionneuse, les dragueurs retournent à Port-Arthur et la flotte prend la route de Vladivostok. Bien entendu, les éclaireurs japonais n’ont pas perdu une miette du spectacle et Togo est déjà au courant. Il accourt avec toutes ses forces et aperçoit les vaisseaux de Witheft vers 14h.

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Le cuirassé amiral Cesarévitch

La première idée de l’amiral japonais, qui cherche l’affrontement décisif, est de contourner la flotte russe pour la couper de toute retraite vers Port-Arthur. Cela ne semble pas déranger les Russes qui poursuivent leur route sans s’inquiéter des mouvements ennemis. Alors, Togo comprend : ils gagnent Vladivostok et lui, qui pouvait leur couper la route, se retrouve maintenant loin à l’arrière ! Que de temps perdu !

Les Japonais forcent la vapeur pour rattraper les six cuirassés ennemis qui sont leurs cibles prioritaires. Mais cela les amène à portée des trois croiseurs russes d’arrière-garde qui les canonnent au passage. Le Mikasa, cuirassé amiral nippon, reçoit un obus qui lui fauche un mât et lui tue douze hommes. Enfin, à 17h45, les cuirassés des deux camps sont à distance de tir…

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Le Mikasa, cuirassé amiral de l’amiral Togo.

Les Japonais lancent leurs obus avec leur redoutable précision habituelle mais les Russes rendent coup pour coup sans dévier de leur route. Il semble clair que Witheft compte sur la tombée du jour qui approche. Avec l’obscurité, le combat cessera et il aura une chance sérieuse de se perdre dans la nuit. En attendant, il faut tenir.

Mais la malchance qui s’acharne sur les Russes depuis le début de la guerre est au rendez-vous : à 18h30, un obus de 305 s’abat sur la passerelle du Cesarévitch, déchiquetant Witheft – dont on ne retrouvera qu’une jambe – et la plupart de ses officiers. Un second 305 frappe la timonerie du cuirassé amiral, en balaye le personnel et coince la barre en position babord toute. Le Cesarévitch entame un tour complet.

Sur le Retvizan qui suit immédiatement derrière, on n’a rien remarqué. Si le cuirassé modifie sa route, la consigne est de le suivre et c’est ce qu’il fait. Quand arrive le tour du troisième, le Pobieda, on se pose des questions car le Cesarévitch est sur le point de couper sa propre ligne ! A son bord, toutefois, on a retrouvé un officier qui a pu signaler que le commandement passait au contre-amiral Outkhomsky. Ce dernier reçoit le message mais ne peut transmettre d’ordres par fanions car les mâts de son Peresvet ont été abattus par la canonnade !

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Le cuirassé Pobieda

En peu de temps, la flotte russe est dans la confusion la plus totale. Il faut de longues minutes au contre-amiral Outkhomsky pour se faire comprendre, délai que les Japonais mettent à profit pour amorcer un encerclement. Il ne reste qu’une trouée dans le filet : la direction de Port-Arthur ! Le contre-amiral ordonne la retraite.

Avec la pénombre qui s’épaissit, Togo ne peut exploiter son avantage inespéré. Avant les deux coups « heureux » portés au Cesarévitch, les deux flottes faisaient jeu égal et Witheft avait de grande chance de gagner Vladivostok sans pertes excessives. Du reste, il est significatif qu’aucun bateau n’ait coulé au cours de la bataille de la Mer Jaune. Cinq des six cuirassés russes regagnèrent Port-Arthur. Quant au Cesarévitch, une fois sa barre réparée, il se trouva trop endommagé pour faire le trajet : il gagna le port allemand de Tsintao où il fut désarmé. Les croiseurs Askold et Diana, fort ravagés eux aussi, s’éloignèrent un peu au hasard, le premier gagnant Saïgon et l’autre Shangaï, deux ports neutres où ils furent internés.

Quant au petit croiseur protégé ultra-rapide Novik, il fut bien près d’atteindre Vladivostok mais, poursuivi par deux croiseurs japonais, il fut coincé sur les côtes de Sakhaline où il se saborda après un combat survenu le 20. Les Nippons le restaurèrent plus tard et il reprit du service, comme tant d’autres, dans la Marine Impériale sous le nom de Suzuya.

On sait peu de détails sur les dégâts du côté japonais, mais la facilité avec laquelle la flotte russe a pu se retirer montre que les destructions y avaient été lourdes. C’est la marque des batailles indécises, sauf qu’une fois rentrée à Port-Arthur, l’escadre russe n’en sortit plus. La plupart de ses vaisseaux furent sabordés sans gloire en décembre suivant, quand les Japonais commencèrent à pilonner la ville des hauteurs fraîchement conquises.

 

La bataille d’Ulsan (14 août 1904)

On se souvient que Vladivostok avait envoyé une force à la rencontre de Witheft. Il s’agissait de trois de ses quatre croiseurs-cuirassés, le Rurik, le Gromoboy et le Russia ; le quatrième, le Bogatyr, étant en travaux.

Le message de Witheft n’était arrivé que le 11 août dans l’après-midi, prenant totalement de court l’amiral Karl Petrovitch Jessen, qui avait posé sa marque sur le Russia. Quand les croiseurs appareillèrent, ils se placèrent en rateau pour améliorer leurs chances d’apercevoir la flotte de Port-Arthur et traversèrent ainsi toute la Mer du Japon. A l’approche des côtes coréennes, ils n’avaient toujours pas vu les forces de Witheft – et nous savons pourquoi !

Mais le 14 août à 5h20, ils tombèrent sur les six croiseurs cuirassés ( Izumo, Azuma, Tokiwa, Naniwa, Takashiho et Iwate) de Kamimura qui engagèrent aussitôt le combat. Chose curieuse, l’amiral chef japonais ordonna de concentrer le tir sur le seul Rurik, le moins bien armé des croiseurs russes, ce qui laissa loisir aux deux autres de pilonner leurs adversaires sans prendre trop de coups, du moins au début.

Le combat fut d’une extrême violence. Les positions s’étaient rapprochées et aux salves de 305 s’ajoutaient désormais celles des canons de 152. Tout en échangeant des coups de tous côtés, le Russia et le Gromoboy cherchèrent à couvrir, en vain, l’infortuné Rurik. A 8h30, il devint clair que ce dernier était perdu et l’amiral Jessen ordonna le repli vers Vladivostok. Les Japonais se lancèrent aussitôt à sa poursuite et les tirs continuèrent, tourelles de chasse nippones contre tourelles de retraite russes. Ces derniers laissaient en arrière des flammes et des fumées témoignant de leur état mais celui des Japonais n’était guère meilleur. L’Iwate et l’Azuma avaient particulièrement souffert et peinaient à suivre.

Sans doute les équipages étaient-ils harassés des deux côtés car la cadence de tir proverbiale des Japonais commença à faiblir. Toujours est-il que l’amiral Kamimura interrompit la poursuite, renonçant par là à consommer sa victoire. Il regagna l’endroit où le Rurik achevait de couler pour en recueillir les survivants.

Cette journée marqua la fin des opérations navales pour l’année 1904 si l’on excepte une tentative de sortie du croiseur cuirassé Sévastopol le 23 août.

La suite du drame de Port-Arthur se déroulera à terre, par une lente et meurtrière avance de l’infanterie japonaise. Dans cette longue bataille de quatre mois, trois personnages russes jouent leur rôle :

« le général Roman Kondratencko, qui était l’âme de la résistance ;

« le lieutenant général Konstantin Smirnov ;

« le général Anatoly Stoessel, déjà cité, qui s’est arrangé pour se mettre au-dessus des deux premiers alors qu’il n’avait à l’origine aucun mandat pour le faire.

Pour les Japonais, le temps presse car si la menace de la flotte de Port-Arthur est à présent écartée, il n’est pas douteux qu’une seconde escadre du Pacifique viendra changer la donne au printemps suivant. Il est par conséquent impérieux de les priver de cette base, infiniment supérieure à celle de Vladivostok.

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Uniformes japonais.

Du 19 au 23 septembre, ils attaquent avec une vigueur inouïe. Ils placent en avant des unités spéciales, dites « bataillons mort-certaine » que les Russes fauchent par lignes entières. Quand les barbelés sont couverts de cadavres, les vagues suivantes passent dessus et submergent les défenses. Aussitôt, les Russes contre-attaquent et repoussent les Japonais épuisés.

Kontradenko est partout, faisant creuser de nouvelles tranchées, réparant les fortins, galvanisant ses hommes. On apprend que la 2ème Escadre du Pacifique a appareillé le 16 octobre de Saint-Petersbourg…

Une nouvelle attaque se produit le 30 octobre pour le même résultat. Les pertes japonaises se comptent par dizaines de milliers. La 2ème escadre est signalée au large de Lisbonne. A la mi-novembre, nouvelle tentative nippone et là, après neuf jours d’enfer, ils parviennent enfin à s’emparer de l’avant-dernière ligne de défense. Ils ne sont plus loin de la colline 203, le point le plus haut de l’ultime ceinture de Port-Arthur, d’où ils pourront conduire le pilonnage de la ville et de ce qui reste de la flotte. On dit que la 2ème escadre relâche à Dakar…

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Artillerie côtière russe.

Le 2 décembre, un groupe de torpilleurs japonais se rue sur le chenal mais est repoussé avec pertes ; le Sévastopol, dernier vaisseau de la flotte en réel ordre de marche, subit des attaques répétées – on parle de 30 torpilles. L’une d’elle frappe sa poupe. Le sabordage du cuirassé fut décidé mais, pour prévenir tout renflouage ultérieur, le capitaine Nikolaï von Essen ne fit ouvrir les vannes Kingston de son Sevastopol que d’un côté, ce qui provoqua son chavirement.

La situation des défenseurs devient désespérée. Sa garnison initiale de 33.000 hommes s’est réduite à 14.000, dont quarante pour cent de blessés et de malades. Le 18 décembre, une mine d’une tonne et demi explose sous le fort Chikuan, que Kondarenko était précisément en train d’inspecter. Il y trouve la mort et Stoessel ne trouve rien de mieux que de le remplacer par le général Fock, l’incapable de la bataille de Nanshan !

Dix jours plus tard, tandis que la 2ème escadre aperçoit les côtes de Madagascar, une nouvelle mine fait exploser l’important fort Ehrlung ; le fort Sungshu connaît le même sort quarante-huit heures après.

Le 1er janvier, Port-Arthur est réduit à sa dernière ligne de défense. De son propre chef et sans avoir consulté le moindre avis de son état-major, le général Stoessel enjoint le commandant de la flotte, contre-amiral Wirren, de saborder les navires qui lui restent puis offre sa reddition au général Nogi qui accepte aussitôt.

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Les généraux Nogi (Japon) et Stoessel (Russie) posant avec leurs aides de camp après la reddition de Port-Arthur. Les officiers russes exposent avec ostentation leur sabre, que les vainqueurs leur ont laissé. En 1907, Stoessel sera traduit en justice pour avoir livré la place dont il s’était auto-proclamé le défenseur. Il y sera condamné à mort puis gracié par le Tsar qui le fera libérer un an plus tard.

Tandis qu’on s’efforce de porter beau sur la photo, la ville, elle, est dans un état effroyable encore renforcé par la triste allure oblique des cuirassés sabordés.

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Mais allez couler des vaisseaux par dix mètres de fond ! En fait, la plupart des bâtiments russes seront renfloués et entreront dans les forces navales japonaises sous un autre nom.

Troisième partie :

l’odyssée de la Deuxième Escadre du Pacifique.

 

Ce dernier volet se conclura par la célèbre bataille de Tsoushima. Pour les gens pressés, une phrase suffit : la 2ème Escadre russe du Pacifique appareille de Saint-Pétersbourg, gagne la mer du Japon en contournant l’Afrique et coule sous les obus japonais au large de la Corée. On peut se contenter de cela. Mais c’est se priver des détails d’une prodigieuse aventure humaine, proche de la tragédie dont on dit que c’est un genre où les personnages, pourtant conscients qu’ils vont à l’abîme, ne peuvent infléchir leur route parce qu’ils y sont poussés par des forces qui les dépassent…

Nous avons vu que, tétanisés par la mort de l’amiral Makarov survenue le 13 avril 1904, les Russes ne sortent plus du port. La mer est donc libre pour les Japonais qui font passer, en mai, toutes leurs forces sur le continent. Déjà, ils tiennent la Corée et s’avancent en Mandchourie tandis que leur 3ème Armée isole Port-Arthur et menace ses défenses avancées.

A la mi-juin, l’Amirauté de Saint-Pétersbourg décide de mobiliser ses vaisseaux de la Baltique, rebaptisée pour l’occasion 2ème Escadre du Pacifique. La flotte de Port-Arthur reste considérable et ce renfort assurerait les Russes d’une supériorité écrasante sur les forces navales japonaises. Un chef est nommé : le contre-amiral Zinovy Petrovitch Rojestvenski.

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Belle allure, regard perçant et haute taille, 53 ans, Rojestvenski a fait sa carrière et son renom dans l’artillerie navale. C’est un bourreau de travail ( et des cœurs, ajoutent les mauvaises langues) à la compétence universellement reconnue. Il faut cependant se faire à son caractère irascible, une vraie soupe-au-lait capable d’emportements incontrôlés. Plus d’une fois, au cours du voyage, il rappela à l’ordre un vaisseau s’écartant de la ligne en lui faisant tirer dessus à blanc. Une fois même, il envoya un vrai obus en veillant toutefois à ce que le coup frappe loin en avant de la proue, ce qui était la moindre des choses… Mais son pire défaut était son incapacité à déléguer des responsabilités. Il était déterminé à s’occuper de tout, des grands dossiers aux plus infimes détails et sa résistance à la dépression nerveuse au cours des mois qui suivirent force l’admiration.

Une opération sans précédent

Commençons par l’essence même de l’entreprise : le transfert d’une flotte de guerre depuis la Baltique jusqu’à la mer Jaune avec la perspective d’y combattre aussitôt à pied d’œuvre apparaît aux yeux de toutes les amirautés du monde comme une gageure. Même les Britanniques, ces supermen de la chose navale avec leur réseau de bases bien approvisionnées, auraient hésité. Il s’agissait quand même de mener sans pertes excessives une armada de cuirassés, croiseurs-cuirassés, croiseurs protégés, croiseurs rapides, destroyers et torpilleurs aux capacités en tenue de mer, vitesse et consommation en charbon spectaculairement diverses sur un trajet océanique de 33000 kilomètres.

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Encore convenait-il d’y ajouter quelques transports marchands armés, un navire-atelier, un cargo de munitions, d’autres pour du charbon de réserve, un brise-glace – on ne sait jamais ! – un paquebot-citerne, quelques remorqueurs, deux navires-hôpitaux et une distillerie flottante car les chaudières supportent mal l’eau de mer. Au total, quarante-deux bâtiments.

La relâche dans les ports neutres serait plus que douteuse. Sous l’influence de la Grande-Bretagne, alliée très active des Japonais, la position des pays non-belligérants était franchement inamicale. Même la France, en principe alliée de Saint-Pétersbourg mais qui s’apprêtait à signer avec l’Angleterre l’Entente Cordiale, mettrait une sourdine à sa bonne volonté.

On savait d’avance que le problème le plus épineux serait celui du charbon. La flotte en consommerait 500 000 tonnes. Où les trouver ? et comment les charger si les ports neutres étaient fermés ? L’Amirauté russe signa un contrat avec la société d’armement allemande Hamburg-Amerika-Linie, qui fournirait le combustible étape par étape jusqu’à la mer Jaune ; dans une rade neutre si possible, sinon par transbordement en pleine mer, sac par sac, tonne par tonne à dos d’homme et par n’importe quel temps. De sacrées parties de plaisir en perspective !

Mais en supposant ces obstacles surmontés, le plan n’est pas mauvais. Nous sommes fin juin et la flotte calfeutrée à Port-Arthur est toujours pleinement opérationnelle ; l’apport d’une douzaine de grosses unités supplémentaires emporterait sans nul doute la décision. Côté Japon, les forces de l’amiral Togo sont dépourvues de réserves et on a même appris que deux de leurs précieux cuirassés, l’Hatzuke et le Yashima, ont coulé le 16 mai précédent sur des mines russes.

Quand l’amiral Rojestvenski trace sur le papier les premiers noms de sa flotte en formation (ils sont tous rentrés dans les chantiers d’armement pour révision), cela s’annonce plutôt bien. Son fer de lance en sera la 1ère division cuirassée, composée de quadruplés : le Borodino et ses trois sister-ships Kniaz Souvarof, Alexandre III et Orel. tous conçus après 1900 – le Souvarof est tellement neuf qu’il n’a toujours pas d’équipage !

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Le Kniaz (prince) Souvarof, coque noire, cheminées jaunes, 13 500 Tonnes, 17 nœuds, 4 canons de 305 mm, 12 de 152mm, 20 de 75mm et 4 tubes lance-torpilles.

A ce noyau dur de quatre vaisseaux modernes s’adjoint une 2ème division comprenant des unités plus vieillottes : les cuirassés Oslyabia (1900), Sissoï-Veliky (1894) et Navarin (1891) accompagnés du vieux croiseur lourd Amiral Pavel Nakhimov qui, s’il a perdu l’allure de son année de naissance (1885) depuis qu’on lui a retiré ses voiles, n’en n’a pas moins l’âge de ses vieux canons de 203 mm. En revanche, il est exceptionnellement rapide pour une aussi vieille baille : 17 nœuds (31 km/h).

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Le croiseur-cuirassé Amiral Pavel Nakhimov, 8 000 T.

L’Oslyabia, qui portera la marque du commandant en second de la flotte, le contre-amiral Dimitri von Felkersam, présente la particularité d’être glouton en charbon au-delà du raisonnable : quand un vaisseau de sa taille en consomme ordinairement 8 tonnes par jour au mouillage et 75 en croisière, ce vorace en exige respectivement 26 et 114 ! Ce phénomène ne fut jamais expliqué et, comme l’Oslyabia fut le premier à couler à Tsoushima, cela demeurera à jamais un mystère.

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L’Oslyabia, sister-ship du Pobieda illustré plus haut :13 500 T, 16 nœuds, 4 x 254 mm, 11 x 152, 20 x 75, 20 x 47, 6 x 37, 5 tubes lance-torpilles. Le côté gênant est qu’il ne possède pas de canons de 305 mm, les seuls à pouvoir réellement inquiéter un cuirassé adverse.

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Le cuirassé Sissoï-Veliky (Grand Sissoï), sorti en 1894, 10 400 tonnes, 15 nœuds, 4 pièces de 305mm, 6 de 152, 2 de 63, 12 de 47, 18 de 37, 6 tubes lance-torpilles.

La suite de cette 2ème division prend des allures de fond de tiroir, avec ces deux phénomènes :

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Le Navarin, 10 000 T, 13 nœuds, un cuirassé qu’on verrait plutôt comme garde-côte, avec ses allures de Monitor… Remarquez ses quatre cheminées en carré.

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… et le croiseur à pont protégé Dmitri Donskoï, lancé en 1883, 5 700 T, 10 nœuds. Ne riez pas : à Tsoushima, sa conduite fut particulièrement héroïque.

Rien ne vous choque ? Leur vitesse. Dix et treize nœuds quand les autres en font dix-sept. Mais pour le trajet, ce n’est pas si grave. Sa consommation de charbon étant exponentielle par rapport à son allure, la flotte marchera au régime économique qui est, précisément, 10 nœuds. Ces deux ancêtres en seront quittes pour y aller chadburn bloqué sur full speed. On les ravitaillera plus souvent, voilà tout… si l’effort ne les fait pas tomber en panne.
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Chadburn bloqué sur…

L’amiral contre tous

Durant des semaines, Rojestvenski travailla 18 heures par jour, rédigeant des centaines d’instructions sur l’embarquement des munitions, le rassemblement des vivres, l’enrôlement et l’instruction des équipages. Il fallait penser à tout et il s’y acharnait. L’Amirauté Impériale lui causa de multiples soucis par son indolence, son incompétence et ses lenteurs. Il y déboula maintes fois, le geste autoritaire et le verbe haut, pour brusquer telle décision ou balayer telle formalité. Cela ne le rendit pas populaire mais il s’en fichait.

Il en allait de même dans les bassins de radoub. Les chantiers travaillaient avec négligence et dans l’ignorance complète des dernières nouveautés techniques. Des rapports venus de Port-Arthur évoquaient l’excellence du matériel fourni aux Japonais par les Britanniques, particulièrement les radios et les appareils de visée télémétriques pour l’artillerie. On ne trouvait rien de semblable sur les quatre Borodino et Londres se serait bien gardé d’en fournir. Mais si les chantiers navals manquaient d’ingénieurs à la hauteur, ils avaient des comptables et ces préparatifs étaient pour eux comme une pluie d’or. Pour qu’elle se prolonge, ils étaient prêts à verser quelques commissions que les fonctionnaires mal payés de l’Amirauté ne demandait qu’à percevoir.

Ainsi Rojestvenski se vit-il proposer avec insistance d’ahurissantes vieilles coques rouillées que l’on jugeait subitement « rénovables » mais qui n’avaient plus vu les poissons depuis plus de douze ans. L’amiral dut en accepter quelques-unes mais en refusa beaucoup d’autres. L’Amirauté finit par s’incliner. Pour l’instant…

Dans les jours qui suivirent le 10 août, de funestes nouvelles arrivèrent d’Orient : la flotte du Pacifique avait affronté l’ennemi en mer Jaune et, à la suite d’un coup qui pulvérisa l’amiral Vitheft et son état-major, les forces russes s’étaient dispersées. Le gros des vaisseaux rejoignirent Port-Arthur – où ils gagnèrent le surnom grinçant de passoires en fer-blanc – tandis que d’autres avaient rejoint des ports neutres où ils avaient été désarmés en vertu des traités. Le plan initial prévu pour la 2ème escadre commençait à battre de l’aile…

Début septembre, les vaisseaux commençaient à se rassembler à mesure qu’ils quittaient les ateliers. A considérer les quatre borodino, on pouvait s’inquiéter. Les concepteurs navals russes n’aiment pas s’en tenir aux seuls plans. Une fois un vaisseau construit, ils ordonnaient toujours des « améliorations » du genre : ajout d’un petit canon sur le moindre mètre carré disponible, plaques de blindage supplémentaires et aussi – trrrrèèès important ! – des éléments de confort pour les chambres d’officiers. Outre qu’elles enfonçaient les cuirassés dans l’eau au point d’immerger leur ceinture blindée, ces tonnes supplémentaires dans les superstructures perturbaient leur stabilité. Il a été dit – à la blague, mais cela illustre  – que si ces cuirassés hissaient le grand pavois, ces dizaines de petits pavillons suffiraient à les faire chavirer.

Un autre point noir était le niveau des équipages. Les meilleurs se trouvaient en Orient mais il ne s’étaient instruits que par l’expérience des combats. L’Amirauté négligeait totalement les exercices et faisait de ses cuirassés des casernes flottantes où l’on s’ennuyait ferme et mangeait mal ( la révolte du Potemkine, c’est dans un an!). Pour peupler ses nouveaux cuirassés et les tas de rouille exhumés des arsenaux, Rojestvenski ne disposait que de paysans fraîchement engagés, de recrues mal dégrossies, d’artilleurs de l’armée de terre et de marins issus de la Marchande. Dans cette masse se cachaient quelques activistes politiques qui voyaient la défaite russe comme une autoroute vers la révolution qu’ils souhaitaient et n’en faisaient pas mystère : « La marine deviendra le facteur essentiel de la lutte contre l’autocratie, camarade ! ».

La pénurie d’officiers de marine était tout aussi criante. Il fallut combler les vides en puisant dans les autres armes, infanterie, cavalerie, artillerie de campagne… Il y aurait des bateaux où nul ne savait se servir d’un sextant !

Q10

Le pont du Sissoï-Veliky à l’appareillage de Reval ; de l’allure mais que de carences !

Les exercices programmés illustraient des insuffisances effroyables que le temps, seul, pouvait redresser. Mais tous savaient que ce temps-là manquerait. En attendant, les canons loupaient systématiquement leur cible et les vaisseaux prenaient une peine infinie à tenir une simple ligne de file, la plupart des commandants ne valant guère mieux que leurs hommes. L’a-b-c de l’engagement naval impliquait la maîtrise d’une série de manœuvres d’ensemble, vraie chorégraphie où les vaisseaux se suivaient, dédoublaient leur file, viraient l’un après l’autre ou, au contraire, tous ensemble, le navire de queue devenant celui de tête, etc…, des évolutions somme toute assez proche du drill pratiqué dans les cours de caserne. Dans l’état de son impréparation, la 2ème Escadre du Pacifique butait sur les figures les plus élémentaires. Début septembre, Rojestvenski lança de nuit une alerte aux torpilleurs, juste pour voir… Il fulmine :

« Huit minutes plus tard, personne n’avait encore paru à son poste. Officiers et marins dormaient profondément. Quand enfin quelques hommes apparurent, aucun d’entre eux ne savait ce qu’il fallait faire et nul projecteur ne fut allumé ! ».

Le 19 septembre, les Japonais lancent leur première attaque terrestre contre Port-Arthur. Où ira la 2ème Escadre du Pacifique si la ville tombe avant son arrivée ? On commence à se faire une idée un peu plus précise de ce qui se passe là-bas car les officiers des navires neutralisés dans les ports neutres après la bataille de la mer Jaune reviennent à Saint-Pétersbourg et parmi eux l’ex-capitaine en second du croiseur Diana, Vladimir Semenof, qui a vécu la guerre depuis le premier jour et dont je reparlerai. Rojestvenski a vu en lui un précieux informateur et l’a attaché à son état-major sur le Souvarof, futur vaisseau-amiral.

Une bonne nouvelle quand même : un négociant est parvenu, par des moyens détournés qu’il vaut mieux ne pas connaître, à se procurer des radios et des télémètres de pointage britanniques. Ces derniers ont été livrés en caisse et leur installation occupera les matelots au cours du voyage.

Q11

Télémètre optique de visée Barr & Stroude. Comme la flotte ne transportera pas de munitions d’exercice et que chaque projectile est précieux, les pointeurs ne pourront pas s’y entraîner.

Début octobre, la flotte se rassemble enfin dans le port de Cronstadt pour y compléter son approvisionnement en vivres et munitions. Encore des tonnes de gargousses de 305, d’obus de 152, de 75, de 47 et 37, des cartouches de mitrailleuses, des mines, des torpilles, des barils de viande salée, des légumes secs, du beurre et de la graisse, des biscuits de mer, des caisses de bouteilles en tous genres – champagne pour les officiers, vodka pour les autres. La surcharge est telle que les vagues mordent sur les ponts inférieurs. Le Souvarof, le Borodino et l’Alexandre III quittent enfin la rade sous des torrents de fumée noire crachées par leurs cheminées, leur quille raclant la vase. Le dernier des quadruplés, l’Orel, trouva le moyen de s’échouer. Il faudra vingt-quatre heures de travail et trois dragues pour le dégager.

Q12

L’Orel n’en était pas à son coup d’essai. Quoiqu’il fût en tous points semblable à ses sisters-ships, une sorte de malédiction semblait s’y acharner. Encore en cale, un incendie avait failli le détruire. A son lancement, il fut à deux doigts de couler. Au mouillage, des amarres cassèrent et la coque martela le quai jusqu’à en perdre des douzaines de rivets. Des morceaux de fer avaient été oubliés dans les cylindres de ses machines.

Le départ officiel eut lieu en rade de Reval, actuelle Tallinn. Sous les yeux d’une foule en délire, Nicolas II accompagné de son épouse se fit présenter l’état-major de la flotte. Il y avait là les contre-amiraux Dimitri von Felkersam, qu’on disait de santé fragile et qui commandait le musée naval que constituait la 2ème division cuirassée, et Oskar Enkvist, chef de la division des croiseurs.

Rojestvenski n’aimait pas ce dernier, qui avait plus ou moins obtenu son poste par des appuis au sein de l’Amirauté. En réaction, il le priva par la suite de toute autonomie, en quoi il eut grand tort car de ce fait, les croiseurs russes, pour la plupart modernes et performants, furent jusqu’au bout sous-employés.

Q13

La barbe blanche d’Enqvist faisait son orgueil. Il la considérait comme la plus belle de la marine impériale russe.

Sous les vivats des équipages alignés sur les ponts, cols bleus, blouses blanches et pantalons noirs, le couple impérial visita certains cuirassés qu’on avait mis deux jours à astiquer – le charbon, ça salit ! La Tsarine offrit un calice à tous les vaisseaux possédant une chapelle et l’on rappela aux aumôniers qu’ils auraient à asperger les canons d’eau bénite avant la bataille. Des discours furent échangés où dominaient les vœux de victoire et la certitude que les Japonais payeraient bientôt leur folle insolence de s’être attaqué à la Sainte Russie.

Mais le capitaine Boukhvostof, commandant l’Alexandre-III, grommela assez haut pour être entendu :

« Ils nous souhaitent de vaincre. C’est très bien mais ils n’y connaissent rien. Trop de fonds destinés à la marine ont été dilapidés. La victoire… ! Il n’y aura pas de victoire mais qu’ils soient tranquilles : nous saurons mourir, nul d’entre nous ne se rendra. »

Q14

Le 14 octobre, la 2ème Escadre du Pacifique appareillait pour son destin.

Anxiété sur les passerelles

On aurait pu penser que Rojestvenski connaîtrait un répit durant les premières semaines du voyage, n’ayant plus à s’occuper que des fortunes de mer habituelles, tempêtes, grosses houles, pannes diverses… Déjà, l’Orel – encore lui ! – s’était immobilisé quelques heures, et avec lui toute la flotte, pour une avarie de gouvernail.

Mais ses soucis étaient ailleurs. L’Amirauté russe, confite dans son inertie et son conformisme, prêtait aux Japonais des audaces qu’elle aurait été incapable de concevoir pour elle-même. Elle s’était mise dans l’idée que ces derniers pouvaient fort bien mener quelque attaque-suicide sur la flotte dès sa sortie de la Baltique. Aussi avait-elle couvert les côtes danoises d’agents chargés de repérer tout mouvement suspects et cela depuis de longs mois. Que cherchaient-ils ? Des torpilleurs nippons camouflés en bateaux de pêche. Comme ils étaient payés pour observer, ils observèrent beaucoup et des piles de leurs rapports s’accumulaient sur les bureaux de Saint-Pétersbourg. Ainsi la rumeur se nourrit-elle d’elle-même.

Sous l’influence de la regrettable Jeune Ecole qui sévissait dans la Marine Française, la torpille passait pour le grand méchant loup de la panoplie navale et plus d’un capitaine de cuirassé de 15000 tonnes avouait préférer affronter deux vaisseaux ennemis similaires au sien qu’une demi-douzaine de coquilles de noix dotées de ces maudites torpilles Whitehead.

La presse eut vent de cette rumeur et y ajouta ses propres cogitations. L’hypothèse de torpilleurs venus secrètement d’Extrême-Orient était peu plausible mais l’Angleterre pouvait fort bien construire de tels vaisseaux en série tandis que les hôtels environnants cacheraient les équipages japonais prêts à y embarquer.

Le résultat fut que toute la flotte, de l’amiral au dernier canonnier, se demandait non pas si – mais quand – se produirait l’attaque. Rojestvenski doubla le veilles, prescrivit que les projecteurs resteraient allumés toutes la nuit, que tout bateau cherchant à traverser l’escadre serait accueilli d’un coup de semonce – et d’un vrai s’il y avait lieu. La nervosité était palpable.

La flotte relâcha bientôt dans le port danois de Langeland, où l’attendaient, comme prévu, trois cargos-charbonniers de la Hamburg-Amerika-Linie. Repartant de là, il fallait traverser le détroit de Belt, particulièrement propice à l’épandage de mines. Les matelots du navire-atelier Kamtchatka passèrent la nuit à confectionner une drague composée d’un câble agrémenté de grappins. On en en fixa une extrémité au petit remorqueur Roland, l’autre au puissant brise-glace Yermak. En un rien de temps, ce dernier devança son équipier qui se retrouva bientôt pris en remorque, la poupe en avant ! Le câble cassa.

« Considérons que la voie est libre », soupira Rojestvenski.

La mer du Nord serait le lieu de tous dangers. Saint-Pétersbourg câbla à l’amiral : « Attendez-vous à rencontrer aux voisinage des champs de pêche des chalutiers armés de torpilles et des mines par dizaines. Par ailleurs, il nous revient que des navires inconnus quittent en ce moment les fjords norvégiens ».

La première nuit de vogue fut infernale. Le cuirassé Navarin signala la présence d’un dirigeable, aussitôt confirmé par la veille d’autres navires. Sûr qu’ « On » repérait très exactement la flotte, préalable à la grande attaque ! Puis le ballon se dissipa. Comme une soucoupe volante. Au matin du 21 octobre, une brume épaisse noya toute chose et les vaisseaux se perdirent de vue. Quand elle se leva, la flotte était dispersée en tous sens et le navire-atelier Kamtchatka, retardé par une panne, avait disparu. Il se signala dans la soirée suivante, appelant à l’aide car pris à partie par des torpilleurs jaillis de nulle part… et qui y retournèrent car ce n’était, bien entendu, qu’une fausse alerte.

L’incident du Dogger Bank

C’est un vaste banc de sable situé au milieu de la mer du Nord, de faible profondeur et un important site de pêche au hareng et à la morue.

Q15

La 2ème Escadre du Pacifique y pénètre dans la nuit du 21 au 22 octobre 1904. Les croiseurs d’Enqvist ouvrent la marche, suivis par les cuirassés sur deux files, la 1ère division à bâbord, la seconde à trois miles sur tribord. Le reste de la flotte suit. Les destroyers vont et viennent, couvrant les flancs. Ils foncent à plus de 20 nœuds en éventrant les vagues dans un grand « V » d’écume que la Lune rend phosphorescent.

Q16

Le destroyer Bouiny, aussi rapide d’inconfortable. «  La vie sur un contre-torpilleur : bondé et sale, un roulis permanent, les ponts encombrés de mille choses et nulle part où marcher. L’équipage dort où il peut, c’est à dire un peu partout «  (L’ingénieur en chef Eugène Politovsky à sa femme).

Les nerfs sont à vif : cela fait à présent trois jours que les Russes sont sur le qui-vive, assommés de messages alarmistes de Saint-Pétersbourg. Les officiers arpentent les passerelles, les yeux rougis collés aux jumelles ; les équipages encombrent les ponts, beaucoup dorment, d’autres s’obstinent à veiller. Les artilleurs sont à leur pièces, même ceux des tourelles de 305. Pour ne pas défaillir, ils boivent beaucoup – et pas seulement du thé ! Tous s’attendent à une attaque de torpilleurs camouflés en innocents bateaux civils.

Et des bateaux civils, on a estimé après-coup qu’il y en avait une centaine dans la zone – quelques paquebots et beaucoup de chalutiers, notamment la « Gamecock Fleet », petits chalutiers d’une centaine de tonnes, traquant le hareng et la morue dans ces eaux poissonneuses. Vers minuit, les pêcheurs britanniques aperçoivent des navires de guerre en approche. Sans doute un détachement de l’Escadre de la Manche. Rien d’inquiétant. Britannia rules the waves, n’est-ce pas ? Les feux rouges, blancs et verts identifient clairement les chalutiers et les cuirassés de Sa Gracieuse Majesté éviteront l’obstacle.

Mais à peine effleurés par le pinceau des projecteurs, les bateaux deviennent la cible d’une pluie d’obus ! Les vaisseaux inconnus tirent de toutes leurs pièces. Terrifiés, les pêcheurs gesticulent pour se faire reconnaître.

« Pour montrer qui nous étions, explique l’un des survivants, j’agitai une plie tandis que mon matelot faisait pareil avec un haddock » . Le chalutier Crane n’est qu’à une centaine de mètres des cuirassés de tête et les obus y pleuvent dru. Déjà, il s’enfonce et trois autres bateaux s’en approchent, sous la mitraille, pour sauver ceux de l’équipage qui n’ont pas été tués…

Q17

La presse britannique, déchaînée, publia nombre de ces gravures bien faites pour frapper l’opinion.

L’ingénieur en chef Politovsky décrira dans une lettre à sa femme :

«  C’était indescriptible. Tous les navires de notre division s’embrasaient. J’étais sur le pont arrière, assourdi par le bruit des tirs et aveuglé par les projecteurs. Un petit vapeur à une cheminée, un pont lisse et les flancs peints en rouge et noir bien visibles, a reçu deux obus et il y a eu explosion. Ordre a été donner d’arrêter les tirs mais les coups continuaient ».

Le capitaine Sémenof, accourut sur la passerelle du Souvarov rapporte :

« A quelques milles par tribord paraissait les lumières et les éclats de signaux de la 2ème division. Dans la même direction mais beaucoup plus près avançait lentement un petit vapeur qui nous coupait la route. Un autre, tout pareil, marchait en sens contraire et l’Alexandre-III y faisait pleuvoir une grêle de projectiles. Il coula rapidement alors qu’un troisième devint la cible du 47mm bâbord de la passerelle. L’amiral (Rojestvenski) saisit son servant au collet, lui criant :

« Comment oses-tu tirer sans mon ordre ? Tu ne vois pas que c’est un pêcheur ? »

« Au même moment, ajoute Sémenof, plusieurs projecteurs éclairèrent notre flanc gauche. Sans ordre, toute notre batterie bâbord ouvrit le feu sur ces lumières, au jugé puisqu’il était impossible de déterminer la distance. Il fallut du temps pour réaliser que nous tirions sur nos propres croiseurs Aurora et Donskoï ! » ( et de fait, l’Aurora encaissa six impacts dont plusieurs de 152 mm, l’un d’eux arrachant la main de l’aumônier du bord, le pope Athanase, qui en mourut peu après de septicémie).

Q18

L’amiral ordonna de cesser les tirs et fit diriger vers le ciel le faisceau blanc laiteux de son projecteur avant, signal convenu comme « halte aux feux » pour toute l’escadre. Mais l’hystérie ne se calma que progressivement. Le Borodino fit même donner ses 305. Contre quoi ? Nul ne le savait. Mais les coups de départ firent croire, sur l’Orel, que le Borodino avait probablement sauté.

Il faut dire que l’Orel est un « cas ». A son bord, le matelot Novikov-Triboï (généralement très critique, il faut en tenir compte) raconte :

«  On entendait des cris insensés – Les torpilleurs ! Les torpilleurs ! – Où ? Combien ? – Une dizaine – Plus que ça ! Plus que ça ! – Nous sommes perdus ! – Les servants affolés tiraient en tous sens. Un aspirant agitait son sabre en hurlant : les Japonais ! Les Japonais! Le cuirassé n’était plus qu’un asile d’aliénés flottant. »

La canonnade n’avait duré que 12 minutes. Les artilleurs, hors d’haleine, échangent leurs impressions. Chacun a vu – comme je vous vois ! – des dizaines de torpilleurs et les cheminements de bulles caractéristiques des moteurs à air comprimé des whithead. L’opinion était unanime : ils avaient refoulé une puissante attaque japonaise et le moral grimpa en flèche.

Côté officiers, on avait sorti le champagne. Certes, quelques pêcheurs avaient été pris dans la tourmente mais c’était de leur faute. Ils n’avaient pas à être là. Quant aux impacts constatés sur l’Aurora, c’était fâcheux, certes, mais il fallait voir le bon côté des choses : nos artilleurs commençaient à viser juste !

Cette dernière remarque, due à l’ingénieur en chef de la flotte, est particulièrement consternante. Eugène Politovsky est habituellement lucide et plein de bon sens. Comment lui a-t-il échappé que toute l’artillerie tertiaire de quatre cuirassés, en principe destinée à enrayer les attaques foudroyantes de torpilleurs, s’est acharnée dix minutes durant et presque à bout portant sur quelques petits chalutiers quasi à l’arrêt pour n’en couler qu’un seul, faisant deux morts, en dépit des milliers de projectiles tirés ?

Crise diplomatique

Inutile de dire qu’à Londres, on ne vit pas les choses avec autant de désinvolture. « Va-t-on permettre, disait la presse, à cette insane flotte de la Baltique de poursuivre sa route avec ses chefs incapables, ses paysans déguisés en marins, ses navigateurs ignares et ses mécaniciens incompétents ? »

Q19

On faisait file pour contempler les dégâts occasionnés aux modestes chalutiers de la Gamecock Fleet.

Tandis que les manifestations de rue se multipliaient, l’ambassadeur de Grande-Bretagne remettait au gouvernement russe une note exigeant excuses et punition des coupables pendant que la Home Fleet, l’escadre de la Manche et celle de Gibraltar appareillaient pour parer à toute éventualité. Vingt-huit cuirassés flanqués de quarante croiseurs, destroyers et canonnières mobilisés en quelques heures là où les préparatifs de Rojestvenski avaient duré six mois ! Russes et Britanniques ne jouaient décidément pas dans la même catégorie.

Totalement inconsciente du tollé qu’elle avait provoqué, la 2ème escadre franchit la Manche, traversa le golfe de Gascogne et se présenta, le 26 octobre, devant le port espagnol de Vigo où l’attendait une flottille de charbonniers mais les autorités madrilène intervinrent : « Défense de charger votre combustible ! ». Dans le même temps, on signalait des croiseurs britanniques rôdant aux voisinages, interdisant clairement toute tentative de charbonner en haute mer. La flotte russe était prisonnière !

Rojestvenski descend à terre et câble à Saint-Pétersburg sur la situation. Nicolas II a présenté des excuses sans reconnaître ses torts à cent pour cent, promis une indemnité aux pêcheurs et accepté l’idée d’une commission internationale qui statuera sur l’incident. L’amiral refusa de présenter des coupables à cette commission, mais seulement des témoins. Il en profita pour y désigner des officiers dont il souhaitait se débarrasser.

A Londres, l’attitude se détendit. Les Russes avaient posé des gestes et tout pouvait être réglé par voie diplomatique. Les plus cyniques ont sans doute lâché que la Royal Navy pouvait expédier par le fond ce ramassis de mauvais bateaux – et encore rentrer à temps pour le thé – mais que cela poserait des problèmes internationaux infinis. Il était plus simple de confier les Russes aux bons soins des Japonais.

Signe de cette détente, les Espagnols autorisèrent la flotte à charger une certaine quantité de charbon. Les Russes en embarquèrent le double et la 2ème escadre appareilla pour son point de chute suivant : Tanger. Pendant trois jours, cinq croiseurs britanniques caracolèrent – il n’y a pas d’autre mot – autour de la pesante armada russe, qui avait déjà toutes les peines à tenir une simple ligne de file. Les Anglais défilaient, viraient, réalisaient les évolutions les plus difficiles avec des aisances de ballerine. La nuit, ils s’approchaient pour éclairer tour à tour les cuirassés marchant tous feux éteints. Les Russes en étaient ulcérés.

Alors que Sémenof les contemplait, l’amiral surgit derrière lui :

«  Vous les admirez ? Vous le pouvez, et sans réserve. Voilà une véritable escadre et de vrais marins ! Ah, si seulement nous… » Rojestvenski s’éloigna sans achever sa phrase.

Politovsky, qui revient d’une réparation, une de plus, sur l’Orel et ses pannes chroniques  se montre plus virulent :

« Horrible peuple, éternel ennemi de la Russie. Ils sont audacieux et puissant sur mer, insolents partout. Toutes les nations ont la haine des Anglais mais cela ne les dérange guère. J’ai vu jusqu’à dix croiseurs nous tourner autour, nous faisant suffoquer dans leur fumée. »

Le 3 novembre, les croiseurs de l’amiral Beresford – qui avait dû bien s’amuser ! – s’éloignèrent enfin, sans doute pour charbonner à Gibraltar et les Russes jetèrent l’ancre en rade de Tanger. Les 42 vaisseaux de Rojestvenski étaient ainsi rassemblés pour la première fois, la vogue ayant été jusque là partagée en trois groupes : 1ère division sous l’autorité directe de l’amiral, la 2ème division du contre-amiral Felkersam et enfin les croiseurs d’Enqvist à la barbe fleurie.

Au départ du port marocain, deux routes étaient possible : la voie courte, via la Méditerranée et le canal de Suez, ou la circumnavigation de l’Afrique. Quelle serait la décision du boyarin (seigneur) Zinovy, comme on désignait ordinairement l’amiral ?

Les damnés de la mer.

Contrairement à ce que l’on assure couramment, les Britanniques ne s’opposaient pas au passage de la flotte russe par le canal de Suez. Vis-à-vis des traités, ils n’en avaient pas le droit puisque les deux pays n’étaient pas en guerre.

Mais on a vu la hantise, pour ne pas dire la psychose, de la 2ème Escadre à propos des torpilles et des mines. Pour Rojestvenski, s’engager dans le goulot de Suez, poursuivre dans ce quasi-chenal que constituait la mer Rouge et en sortir devant le puissant poste britannique d’Aden semblait vraiment tenter le diable japonais. D’un autre côté, il voyait mal certains ancêtres de sa deuxième division se heurter à la houle de l’Atlantique Sud…

Il choisit donc un moyen-terme : le gros de la flotte passerait par le cap de Bonne-Espérance mais le contre-amiral Felkersam conduirait les vieilles bailles – les cuirassés Sissoï Veliky et Navarine – avec les croiseurs Svietlana et Jemtchoug, l’inclassable Almaz, quelques transports et une escorte de torpilleurs – par la Méditerranée. Rendez-vous était pris à Madagascar.

Q20

L’Almaz, mi-croiseur mi-yacht ; il servira d’ailleurs comme tel à Nicolas II de 1906 à 1908, s’étant tiré miraculeusement du guêpier de Tsoushima.

Le reste de la flotte resta quelques jours dans le port marocain, le temps de charbonner et aussi de charger mille tonnes de viande et de légumes congelés fournis par le navire frigorifique français Espérance. Rares furent les hommes autorisés à aller à terre. Le chef ingénieur Politofsky fut de ceux-là. C’était son premier voyage hors de Russie, alors, il joue les touristes et écrit à sa femme :

« La ville est habitée par des Arabes. Leurs vêtements sont pittoresques, on les croirait déguisés. Ils portent des vestes avec des culottes larges, des chéchias et des tuniques à capuchon de toutes les couleurs. Ils vont les jambes nues avec des pantoufles jaunes… J’ai acheté une moustiquaire et un casque – tu sais, ce genre que les Anglais portent sous les tropiques… ».

Puis vint, le 5 novembre 1904, l’appareillage sous les yeux intéressés de toute la presse internationale. Il fallut un temps fou aux vaisseaux pour gagner leur place tandis que Rojestvenski multipliait les ordres par signaux, entrecoupés de ces coups de gueule dont il avait le secret :

«  Signalez au commandant du Borodino : « vous ne savez pas commander votre bateau ! ».

Q21

Le Borodino, sister-ship du Souvarof. Notez l’enfoncement anormal de la coque. La surcharge est évidente.

Le Souvarof eut une avarie de barre et fonça sur le bateau-atelier Kamtchatka. Le capitaine Ignatius, commandant du cuirassé, n’évita la collision que d’extrême justesse en jouant des hélices. Avec son ancre, le transport Anadyr accrocha un câble qui fut aussitôt coupé, privant Tanger de communications avec le monde extérieur pendant quatre jours.

« Encore heureux que ce câble fût français, note Politofsky. S’il avait été anglais, nous étions bons pour une nouvelle crise diplomatique !

J’ai cité l’ineffable atelier flottant Kamtchatka, celui qui avait déjà vu des ballons imaginaires et des torpilleurs japonais fantôme. Quand il avait rallié Tanger, ses marins se vantaient d’avoir, en mer du Nord, repoussé trois attaques en tirant quatre cents coups de leur petit canon-revolver. On leur tendit un journal : ils avaient tour-à-tour visé – et heureusement raté – le cargo suédois Aldébaran, le ferry allemand Sontag et une goélette française !

La vogue vers le Sénégal fut relativement tranquille en dehors de fréquents arrêts pour réparer une avarie. Les croiseurs anglais étaient revenus, au loin de jour, plus près la nuit. Ils disparurent enfin à hauteur des Canaries. C’est à Dakar que les Russes comprirent toute l’ambiguïté de la position française. En principe, Paris et Saint-Pétersbourg étaient alliés mais le Quai d’Orsay craignait par-dessus tout une crise avec Londres. Aussi les gouverneurs commençaient-ils par refuser à la 2ème Escadre toute escale dans leur port, puis, après discussion, acceptaient de demander des instructions à la Métropole. Quand celles-ci arrivaient pour confirmer les ordres antérieurs, les Russes étaient déjà repartis, leurs soutes pleine de charbon et tout le monde était content. Ce scénario se répéta bien des fois.

… Mais la perspective de charbonner à l’étape suivante, Libreville (Gabon) ne présageait rien de bon. Le gouverneur français local pouvait avoir reçu les mêmes instructions que celles envoyées à Dakar et transférer du charbon en pleine mer, dans cette zone connue pour ses tempêtes subites, serait plus qu’aléatoire. La meilleure option était de viser directement Great-Fish Bay (baie du Tigre) en Angola. Mais cela représentait 3700 kms, c’est à dire le double de ce que pouvait parcourir un cuirassé normalement approvisionné ! Il fallait donc multiplier par deux les quantités normales, sur ces navires déjà surchargés par construction et alourdis de tout ce qu’ils transportaient déjà.

Par 100 % d’humidité et plus de 40° à l’ombre, les hommes accumulèrent des sacs de combustible partout où c’était encore possible, dans les tourelles, les barbettes, les locaux d’équipage, la moindre coursive et jusque dans les cabines d’officiers (jusqu’au grade de capitaine de frégates). Les vaisseaux disparaissaient sous des nuages de poussière noire envahissant tout, même la nourriture. Il n’était pas possible de tenir plus de vingt minutes dans les soutes ; partout, matelots et officiers s’activaient, un linge sur le nez et la bouche. Quand un homme tombait, on lui jetait un seau d’eau et il reprenait sa pelle ou son panier. Insolations et coups de chaleur se multipliaient. Il y eut même un mort par arrêt cardiaque : le lieutenant de vaisseau Nélidoff, le fils de l’ambassadeur russe à Paris.

«  N’allons-nous pas finir par naviguer quille en l’air ? demanda le capitaine Sémenof, mi-figue mi-raisin, à l’ingénieur Politofsky.

«  Peut-être pas si les sabords de l’artillerie basse résistent. Si l’un d’eux est enfoncé, lors d’une collision par exemple, ce sera le plongeon fatal immédiat.

Q22

Chargement du charbon. Bateau et localisation inconnus. C’est juste pour donner une idée.

Le 15 novembre, bas sur l’eau comme des monitors, les vaisseaux appareillent pour une étape interminable. Le même jour, les Japonais lancent une puissante attaque sur Port-Arthur et emportent son avant-dernière ligne de défense.

La mer est heureusement calme, aussi n’a-t-on à noter que des incidents de routine. Un excentrique chauffa sur le Borodino qui, durant 24 heures, ne put progresser que sur une seule machine, à 7 nœuds. Ayant raclé un haut-fonds, le Donskoï embarqua du sable par ses prises d’eau. Panne totale sur le Malaïa, qui fut attelé au remorqueur Roland le temps de la réparation. Un torpilleur faussa son gouvernail : des plongeurs y remédièrent à la masse tandis que, du pont, on éloignait les requins à coups de fusil. Et n’oublions pas l’Orel et ses éternels problèmes de barre. Quant au Kamtchatka, il demanda un jour à jeter 150 tonnes de « mauvais charbon » à la mer, ainsi pourra-t-il suivre l’allure. Pour une fois, l’amiral resta imperturbable :

« Nous avons tous reçu le même charbon. Qui vous conseille de le balancer à la mer ?

« Le chef mécanicien.

« Gardez le charbon, mais je vous autorise à balancer le chef mécanicien !

Imagine-t-on la vie dans ces boîtes d’acier gardant toute la nuit la chaleur accumulée le jour et où les couloirs ressemblent à des puits de mine ? Avec l’obligation de fermer les sabords, il y a couramment 50° dans les cabines. Comme l’eau douce est précieuse, on ne peut se laver qu’à l’eau de mer et l’on s’arrache à prix d’or un savon spécial qui peut s’y dissoudre malgré le sel. Les rats du bord deviennent de plus en plus audacieux. La nuit, ils s’attaquent aux orteils des dormeurs. On compte déjà des actes d’indiscipline et même quelques cas de folie.

La 2ème Escadre finit par atteindre Lüderitz, capitale du Sud-Ouest Africain allemand. Ce sera la dernière étape avant Madagascar, aussi faudra-t-il une nouvelle fois se charger à outrance. Mais comme mouillage, la baie ne vaut pas grand chose et le temps forcit, interrompant plusieurs fois l’embarquement du charbon. Cinq jours y furent perdus. Dans l’entre-temps, Rojestvenski avait reçu un télégramme du gouverneur britannique du Natal, l’informant aimablement que la pêche était très active au large de Durban et qu’il espérait que l’incident du Dogger Bank ne se répéterait pas.

Inaccessible à l’humour anglais, l’amiral répondit que « tout pêcheur tentant de couper la ligne de l’escadre ou d’en approcher à portée de torpilles sera impitoyablement envoyé par le fond. Veillez à ce que vos subordonné en préviennent les intéressés ».

Le 16 décembre arriva du Cap une nouvelle funeste : les Japonais devant Port-Arthur venaient de s’emparer de la colline 203. Sémenof, qui avait fait les huit premiers mois de la guerre sur place, fut assailli de questions.Sa réponse fut lapidaire :

« Ce pourrait être la fin de la forteresse mais c’est à coup sûr celle de l’Escadre. De là-haut, on tient les deux bassins et l’arsenal comme dans le creux de la main ».

Prévue pour renforcer la 1ère Escadre du Pacifique, la flotte serait donc amenée à la remplacer. Sacré différence !

Le 17 décembre, la flotte appareilla de Lüderitz en direction de Madagascar où se ferait le regroupement avec le détachement du contre-amiral Felkersam, dont on se souvient qu’il était passé par le Méditerranée et la mer Rouge.

Q23

Vue de Lüderitz, à la même époque. On est alors en plein génocide des indigènes Héréro

Ayant franchi le cap de Bonne-Espérance deux jours plus tard, l’escadre aborda l’Océan Indien et mit le cap au nord-est. Une tempête éclata presque aussitôt mais soufflant heureusement de l’arrière. On peut dire que cette orientation sauva la flotte car, par vent et vagues de travers, la moitié des vaisseaux surchargés de charbon aurait chaviré. Même ainsi, cependant, le péril était extrême. Le sort de chaque cuirassé était lié à la bonne fermeture des sabords de l’artillerie basse, plus souvent sous l’eau qu’au-dessus. Les hommes courent partout, transportant coins de bois, planches et sacs à charbon vides pour rendre étanches des panneaux qui n’ont jamais été conçus pour cela. Le capitaine Sémenof, qui noircit ses carnets heure par heure, rend bien l’ambiance de ces heures angoissantes :« Le chef ingénieur (Politofsky) tient de longs conciliabules avec le second et le chef mécanicien… Lames de 11 mètres, que Dieu nous aide !… Notre roulis atteint 12°, nous embarquons fortement par l’arrière… Politofsky semble de plus en plus soucieux… Nous avons perdu une chaloupe, arrachée de ses bossoirs par un coup de mer…

Politofsky, justement, confirme dans sa correspondance : « C’est indescriptible. Le vent rugit et le cuirassé gémit douloureusement. Tout a beau être « hermétiquement » fermé, l’eau ruisselle jusque dans la salle des machines et les soutes à charbon. Le tangage est tel que du Souvarof, on aperçoit parfois l’intégralité du pont de l’Alexandre-III qui nous suit. »

Mais la tempête finit par se calmer sans dégâts majeurs. Le 25 décembre, l’escadre aborde la pointe sud de Madagascar. Quatre jours plus tard, elle mouille à hauteur de l’île de Sainte-Marie où deux charbonniers allemands la rejoignent. Reste à savoir où se trouve le détachement passé par Suez. Rojestvenski envoie ses croiseurs aux nouvelles. On apprend bientôt que l’amiral Felkensam se trouvait dans le port de Nossi-Bé, de l’autre côté de la grande île. « Conformément aux ordres de Saint-Pétersbourg », il révisait ses machines fatiguées. Cela impliquait une longue immobilisation de ses bateaux à la grande colère de Rojestvenski qui envisagea un moment de les prendre en remorque ! Comment l’Amirauté osait-elle donner des ordres à ses subordonnés sans même daigner l’en avertir !

Au même moment, on apprit la capitulation de Port-Arthur, survenue le 1er janvier. On s’y attendait et la situation stratégique s’en trouvait complètement chamboulée. Jusqu’ici, il s’agissait d’aller renforcer une flotte encore puissante tapie dans une solide base ceinturée de fortifications supposées inexpugnable. A présent, la situation était claire : soit renoncer à poursuivre sa route – politiquement exclus, soit gagner à tout prix Vladivostok, un port de plaine à vocation civile, indéfendable et qu’on ne pourrait atteindre qu’à la condition d’agir au plus vite : la chute de la forteresse avait libéré la flotte japonaise, usée par onze mois de mer et de nombreux combats. Il lui fallait rénover ses équipements, remplacer ce qui devait l’être, changer certains canons, réapprovisionner ses stocks de munitions et laisser reposer ses équipages. Plus que jamais, le facteur temps serait décisif.

Facteur temps ! Le 9 janvier 1905, la flotte entrait dans Nossi-Bé pour y découvrir la division Felkersam en plein jeu de Lego, avec des pistons et des engrenages posés un peu partout. Quinze jours au moins seraient nécessaires pour tout remonter. Difficile d’en attribuer toute la responsabilité au seul contre-amiral Felkersam, déjà peu porté par nature à résister aux pressions de la hiérarchie et qui, en plus, se trouvait affaibli par une maladie survenue au cours du voyage.

Q24

Dimitri Gustavovitch von Felkersam (1846 – 1905). Présent à Tsoushima, mais pas comme on l’imagine !

Sans doute Rojestvenski a-t-il voué à tous les diables de l’enfer cette amirauté de Saint-Pétersbourg toujours à l’affût d’une mauvaise idée. En réalité, il n’avait encore rien vu et tout cela n’était rien en regard de ce qui allait venir.

En attendant, le mouillage allait se prolonger dans ce port de Nossi-Bé au climat humide et étouffant. L’effet en fut épouvantable sur le moral et la discipline. Dès que les natifs eurent compris que les Russes resteraient un certain temps, bars douteux, maisons de jeux et bordels poussèrent comme des champignons. Les matelots descendaient librement à terre et ne pensaient plus qu’à se saouler. Dans les rues le soir, on trébuchait à chaque pas sur un corps en train de cuver. Les bagarres étaient quotidiennes et les officiers ne sortaient plus qu’en civil, ce qui était une façon peu honorable de limiter les mauvaises histoires.

Q25

Les équipages russes à Madagascar : pas vraiment en vacances !

Les conditions sanitaires, elles aussi, se dégradaient. L’eau réellement potable était rare et il fallait souvent consommer de l’eau de mer distillée, en principe destinée aux chaudières mais qu’on pouvait boire à condition de l’additionner d’acide citrique. Les maladies tropicales s’en mêlèrent, couvrant les corps d’éruptions et lessivant les entrailles. Il y avait peu de jours où l’on n’immergeât pas un corps ou deux, un poids attaché aux pieds.

Cependant, il est difficile de se faire une idée précise de la situation à Nossi-Bé. Novikov-Priboï, matelot sur le cuirassé Orel, écrit : »Nos chaussures étaient complétement usées et nous ne pouvions circuler nu-pieds sur les tôles brûlantes et couvertes de charbon. Au lieu de chaussures, nous reçûmes de petites croix bénites envoyées par le Comité des Dames russes« .

Mais Novikov-Priboï publia ses souvenirs au début des années trente, sous le régime soviétique ; il était détenteur du Prix Staline et prenait grand soin à discréditer l’administration tsariste. Sans doute noircissait-il largement le trait.

En effet, une autre source rapporte que les marins russes manquaient d’argent et que, pour fréquenter les tripots, ils vendaient n’importe quoi, y compris leurs bottes.

Par ailleurs, il est mentionné que le 11 mars, le cargo Irtych livra 12 000 paires de bottes et des vêtements pour la suite de la campagne. Comme on le voit, il y a à prendre et à laisser.

Rojestvenski réagit en commandant des exercices d’évolution et de tirs, exercices soigneusement planifiés et dont le programme étaient communiqué la veille à tout le monde. Il était, entre autres manœuvres simples, expressément précisé que vers 12 heures, signal serait donné aux navires se suivant en file d’abattre tout à la fois à 90° pour former une ligne de front. En lever de rideau, quelques navires tardèrent à lever l’ancre car leur treuil était… bloqué par la rouille ! Les dix bateaux mirent plus d’une heure à se ranger en file, encore celle-ci était-elle étirée sur 11 000 mètres au lieu des 5 000 prévus . A midi, l’ordre attendu d’abattre en ligne de front fut donné : il en résulta un énorme désordre, les cuirassés partirent en tous sens. Quant aux croiseurs, ils n’essayèrent même pas de s’aligner.

Les exercices de tirs ne furent pas meilleurs. Je cite Rojestvenski : « Le tir des 47 fut particulièrement honteux. Ces pièces sont destinées à repousser les torpilleurs. Dans ce but, nous postons chaque nuit des hommes à côté d’elles. Or, en plein jour, l’escadre entière n’a pas réussi à percer un seul trou dans les cibles figurant des torpilleurs japonais et qui offraient sur ceux-ci l’avantage d’être parfaitement immobiles ».

On lança sept torpilles. La première refusa de quitter son tube ; la seconde partit en zig-zag et provoqua la panique ; les deux suivantes filèrent sur la droite ; la n°5 dévia vers la gauche ; la 6 et la 7 eurent une trajectoire acceptable… tout en manquant largement leur but.

Q26

La torpille ! Elle est propulsée par de l’air comprimé dont on distingue bien l’échappement au centre de l’axe. Il y a deux hélices, tournant en sens inversés pour éviter l’effet de couple.

Mais le pompon de l’incompétence revint au Souvarof, le cuirassé amiral, au moment des exercices de tir. Le Donskoï se présenta à 1 400 mètres, tirant une cible à 1 200 mètres derrière lui, ce qui faisait un écart angulaire de 45° entre le remorqueur et sa remorque… mais les canonniers se trompèrent de cible et visèrent carrément le Donskoï dont la passerelle fut frappée de plein de fouet !

On raconte que la fonction première du chef d’état-major de l’amiral était de tendre sa paire de jumelles à ce dernier quand, dans un geste de colère, il jetait les siennes à l’eau…

Pour ne rien arranger, les journaux français commençaient à publier détails et photos sur la chute de Port-Arthur et le sort de sa flotte. C’était édifiant…

Q27

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, l’histoire de beaucoup de ces épaves ne s’arrêta pas là. L’Amirauté japonaise usa de la rade de Port-Arthur comme d’un vaste supermarché gratuit : le Pallada, le Peresviet et le Poltava, renfloués, rénovés et rebaptisés Tsugaru, Sagami et Tango, reprirent du service auprès du Mikado. Le Tango ex-Poltava fut même revendu aux Russes en 1916 pour les besoins de la Grande Guerre et acheva sa carrière chaotique sous le nom de Chesma ! Aux dernières nouvelles, il doit achever de rouiller sur un haut-fond du côté d’Arkhangelsk.

Bien entendu, ces journaux en principe réservés aux seuls officiers se répandirent parmi les équipages avec les effets moraux que l’on devine. Nul ne doutait plus, désormais, que la flotte marchait à la mort. Dans ses notes, le capitaine Sémenof rapporte le propos d’un officier du Souvarof : « Nous serons emportés par un obus sans que cela serve à rien, à moins que nous ne flottions pendant des heures, cramponnés à quelque épave, dans l’espoir que l’ennemi victorieux daignera nous ramasser, ou alors nous étoufferons lentement sous la coque retournée de notre cuirassé. C’est abominable et même pas esthétique ! »

Comme si cela ne suffisait pas, la compagnie Hamburg-Amerika-Linie qui, jusqu’ici, avait livré son charbon avec une ponctualité germanique, commença à faire des difficultés : elle ne procéderait plus aux charbonnages en haute mer, seulement en ports neutres. Ceux-ci étant, en principe, fermés à la 2ème Escadre, on fonçait dans l’impasse. Inexplicablement, Saint-Pétersbourg réagissait mollement à cette catastrophe annoncée. C’est comme si on voulait immobiliser la flotte dans la fournaise débilitante de Nossi-Bé. Rojestvensky dût entamer les négociations, en quelque sorte à titre personnel, et cela coûta encore plusieurs jours d’attente. Il s’en tira fort bien, mais les Allemands lui annoncèrent qu’ils livreraient désormais du charbon de la Rhur en lieu et place du Cardiff habituel. Du coup, tout s’éclairait : c’était encore un coup des Anglais, qui avaient prononcé l’embargo sur leur excellent combustible pour handicaper encore un plus les Russes. L’ennuyeux était qu’à chaque sorte de charbon correspondait une grille particulière et que la combustion du Rhur dans des chaudières prévues pour du Cardiff provoquait une baisse de rendement – donc un surcroît de consommation – et surtout d’importants dépôts de mâchefer qu’il fallait constamment gratter.

Le 15 mars, alors que la révision de la division Felkersam était achevée, un cargo amenant des vivres apporta une série de télégrammes à l’amiral. Après lecture, il ordonna de commencer les préparatifs d’appareillage de toute l’escadre. Le lendemain, la flotte prenait le large.

Q28

Cliché sans doute pris d’un escorteur français, montrant la 2ème escadre quittant Nossi-Bé.

Que s’était-il passé ?

Une TROISIEME escadre du Pacifique !

On se souvient qu’à l’automne précédent, l’Amirauté avait tenté d’imposer à Rojestvenski une série de vieilles coques promises à la démolition mais qu’elle jugeait encore utilisables moyennant quelques travaux. L’amiral avait refusé, avec la véhémence qu’on lui connaît, ces ferrailles qui n’auraient été que des boulets supplémentaires.

Sur le moment, le ministère avait paru s’incliner. Mais après le départ de la 2ème Escadre, ce point fut remis presque aussitôt sur la table à la nouvelle de l’élimination probable de la flotte de Port-Arthur par l’artillerie de siège japonaise. Dès lors, l’Amirauté additionna fébrilement cuirassés, croiseurs, torpilleurs, canons de 305, pièces de 152 et jusqu’à la dernière mitrailleuse pour constater que la 2ème Escadre ne faisait plus le poids en face des forces de l’amiral Togo. On décida donc de récupérer tout ce qui pouvait encore flotter, d’y coller si possible des canons modernes et d’expédier le tout en renfort à la 2ème Escadre, qu’il convenait de faire attendre quelque part où ce serait favorable.

On comprend mieux, dès lors, les ordres donnés au contre-amiral Felkersam de réviser ses machines sitôt son arrivée à Madagascar et la tiédeur des réactions officielles devant les hésitations des Allemands à poursuivre leurs livraisons de charbon. Saint-Pétersbourg ne se faisait guère d’illusions : Rojestvenski serait farouchement contre ce renfort empoisonné, aussi fallait-il le mettre devant le fait accompli, le retenir par tous les moyens et surtout lui en dire le moins possible.

Un premier message était quand même arrivé le 11 janvier, ordonnant aux vaisseaux d’attendre à Nossi-Bé la « Troisième Escadre du Pacifique », rassemblée à partir du 16 novembre et commandée par le contre-amiral Nicolaï Nébogatof. Protestation immédiate de Rojestvenski qui avait étalé ses objections. Rien n’y fit. Une confirmation définitive de l’ordre tomba le 1er mars. A court d’arguments, l’amiral était allé jusqu’à présenter sa démission mais on la lui avait refusée.

S’il est vrai que la solitude ne se ressent pleinement qu’au milieu de la foule, peu de gens auront été aussi seuls que Rojestvenski en cette période-là. Déjà peu sociable par tempérament, il n’avait autour de lui que des équipages malhabiles et des officiers fatalistes ou incapables. Un autre que lui aurait pu distinguer quelques éléments de valeur à qui confier des missions spécifiques mais ces transferts de responsabilités étaient contraires à sa nature et il ne pouvait s’y résoudre. Il avait même le chic pour décourager les bonnes volontés. Témoin cet épisode rapporté à sa femme par Eugène Politofsky.

Comme ingénieur-en-chef de la flotte, Politofsky se déplaçait constamment d’un bateau à l’autre en fonction des pannes de tous ordres. Ainsi embarque-t-il un jour sur un torpilleur pris en remorque, comme tous les autres, autant pour ménager leurs machines que pour économiser leur charbon. La vie à bord y est misérable. Non seulement ces petites coques sont secouées en tous sens puisqu’elles chevauchent constamment le sillage du cuirassé qui les tire, mais encore le vaisseau remorqueur est-il tenu de fournir les vivres nécessaires aux équipages remorqués et ce service fonctionne très mal. Politofsky constate que les malheureux matelots ne mangent que de la soupe aux choux depuis plusieurs jours ! Usant de son autorité, l’ingénieur fait livrer des denrées convenables, puis passe sa salopette, chausses ses bottes de caoutchouc et s’introduit avec ses mécaniciens dans les méandres des machines, rampant dans l’eau sale, repoussant les rats affamés, improvisant des réparations de fortune en maniant clefs et barre à mine dans la chaleur et les émanations carboniques que l’on devine.

Plus tard, Politofski réapparaît dans un état lamentable, exténué, déshydraté, sale à faire peur. Il embarque sur la baleinière qui le reconduit vers le Souvarof. Là, l’échelle de coupée, coincée, refuse de descendre. On lui jette une corde et il doit se hisser sur le pont à la force des poignets. A peine est-il arrivé que Rojestvenski l’interpelle de sa voix tonnante :

« Vous devriez avoir honte, vous, un membre de l’état-major. Vous avez deux heures de retard !

Difficile d’être plus maladroit. C’était d’autant plus injuste que si Rojestvenski acquit la gloire de n’avoir perdu aucun de ses bateaux durant son trajet, il le devait à ses techniciens, qui surent accomplir de vrais miracles avec des moyens dérisoires. Sémenof l’évoque dans ses mémoires :

« Notre long voyage n’aura été qu’un navrant record d’avaries de chaudières et de machines qui avaient fait de nos mécaniciens de vrais martyrs. Les malheureux, en présence de difficultés exceptionnelles, avaient dû tirer de l’huile d’un caillou et rapiécer une vieille veste jusqu’à en faire une jaquette neuve»

Les « coule-tout-seul ».

Tel fut le surnom, immédiatement répandu, de cette prétendue 3ème Escadre. Qu’apportait donc le contre-amiral Nébogatov ?

Q29

Le cuirassé Empereur-Nicolas-1er, lancé en 1889. 9 000 tonnes.

Ses machines changées récemment lui permettent une vitesse pratique de 14 nœuds mais son blindage « d’époque », en acier ordinaire, le rendait totalement obsolète. Il dispose de deux pièces de 305 et quatre de 228, toutes d’un modèle ancien, à cadence réduite et de très courte portée.

Q30

L’Amiral-Ouchakov et l’un de ses deux sister-ships Amiral-Séniavine, le dernier (absent sur la photo) étant l’Amiral-Apraxine.

Ce trio de quasi-monitors sont en réalité des garde-côte cuirassés, lancés entre 1890 et 1895. Vitesse pratique de 13 nœuds et 4 nouveaux canons de 254 mm mais placés dans de vieilles tourelles avec pour résultat qu’on ne peut hausser les fûts au-delà d’une portée de 9 000 mètres ! Conçu pour naviguer en mer intérieure, ils fatiguaient beaucoup dans la houle océane. Ils seront vite surnommés « les fers à repasser ». Sur ce point précis, j’ai voulu vérifier…

Q31

Effectivement, ce n’est pas si mal vu…

Q32

… et pour conclure, le croiseur-cuirassé Vladimir-Monomakh, un ancêtre lancé en 1882 mais capable d’une vitesse de 14 nœuds. Détail piquant : Rojestvenski l’avait commandé en 1894 !

C’était, à l’origine, un sister-ship du Donskoï mais de multiples modifications les avaient rendus différents. Le dernier cité a, par exemple, des canons de 152 mm supplémentaires.

Q33

Le Donskoï, sister-ship très modifié du Monomakh.

Ces rossignols mal équipés pour la haute mer sont accompagnés de six transports, d’un navire-hôpital et d’une flottille de destroyers qui se renforcera d’un petit apport venu de l’escadre de la mer Noire, dont les grosses unités – telles le bientôt célèbre Potemkine – ne peuvent franchir les Dardanelles en vertu du traité signé après la guerre de Crimée. Pour les équipages, on n’a trouvé que des paysans tout ébahis de se trouver là, des fantassins et même des prisonniers engagés en échange d’une remise de peine, bref, du grand n’importe-quoi. Du n’importe-quoi essentiellement « terrien », donc incapable de nager. Peut-être cela explique-t-il pourquoi, au terme de la bataille de Tsoushima, Nébogatov préféra se rendre plutôt que de saborder ses vaisseaux.

Pourtant, s’il l’avait fait, il se serait évité beaucoup de soucis à titre personnel.

Q34

Pour le commandement de la Troisième escadre, le contre-amiral Nikolaï Ivanovitch Nebogatov, « Grand-Papa » pour ses hommes, n’était pas le premier choix de l’amirauté russe. Simplement, tous ceux qui avaient été approchés avant lui pour ce commandement s’était aussitôt déguisés en courant d’air ! Petit et rondelet, il était d’un abord facile et bienveillant, sincèrement soucieux du confort de ses hommes et attentif à leur fournir un minimum d’entraînement par des exercices fréquents. Il ne se débrouilla pas trop mal avec ses « coule-tout-seul » ; leur technologie archaïque les exposait moins aux pannes mécaniques ( avec eux, les problèmes venaient plutôt des soudures des coques !) et le fait que trois d’entre eux fussent des copies conformes facilitait le travail des mécaniciens. Enfin, la conduite d’une douzaine de vaisseaux pour un si long voyage relevait moins de la gageure que les 42 bâtiments de la 2ème escadre.

Nébogatov, qui fut très maltraité par le justice militaire russe après la guerre, donne l’impression d’un homme largement sous-employé alors que tant d’incapables occupaient des postes importants. Je viens de parler d’exercices… Que pensez-vous de celui-ci : les nuits de mer calme, il imposait à sa flotte un ordre très serré dans un black-out total ! C’était un peu dangereux mais ainsi identifia-t-il parmi ses équipages ces perles rares que sont les timoniers attentifs et les guetteurs aux yeux de chat. Pourquoi Rojestvenski n’y a-t-il jamais pensé ?

Les informations de Russie, Rojestvenski ne les reçoit que par bribes et sa colère grandit à mesure. « On » l’empêche de cingler à toute vitesse vers Vladivostok dans l’espoir de surprendre la flotte japonaise alors en pleine réfection ; « on » l’immobilise dans la fétidité tropicale de Nossi-Bé ; « on » refuse sa démission tout en lui imposant des ordres irréalistes ; « on » prétend handicaper sa marche avec des épaves rafistolées qui ne pourront qu’accroître ses difficultés… La tentation d’un acte de désobéissance caractérisé commence à s’imposer à lui.

Parallèlement, il apprend la cuisante défaite russe de Moukden, consommée le 10 mars précédent. De toute évidence, la guerre tire à sa fin et si la 2ème escadre atteignait Vladivostok, la menace – toute théorique – qu’elle ferait peser sur les communications japonaises serait un atout précieux dans les négociations de paix qui ne manqueraient pas de s’ouvrir. Un argument de plus en faveur d’un appareillage. Là-dessus, il y a ce télégramme du 15 mars, lui annonçant que les Coule-tout-seul, partis de Libau le 15 février, étaient arrivés en Crète. Rojestvenski prend sa décision : va pour la désobéissance ! Il a à présent deux buts : surprendre les Japonais – à supposer que ce soit encore possible – et échapper à ces renforts qui confinent un peu trop à la mauvaise blague !

Et voilà pourquoi la flotte disparaît à l’horizon de Nossi-Bé le 16 mars, après que l’amiral ait expédié un télégramme rageur et laconique à Saint-Pétersbourg « J’appareille pour l’est » (sans autre précision).

Nul ne saura plus rien de la flotte avant le 5 avril suivant, pas même Nébogatov, à qui l’Amirauté signalera que la 2ème Escadre a disparu pour une destination inconnue et qu’il devra s’efforcer de la retrouver coûte que coûte.

Où est passée la 2ème escadre du Pacifique ?

L’appareillage de Nossi-Bé avait fait la une des journaux et chacun d’imaginer la suite : peut-être vers Karachi, ensuite Ceylan, de là les côtes birmanes, le but étant le détroit de Malacca… Mais ce passage, long de 800 km et se resserrant jusqu’à ne plus présenter qu’une largeur de 2 800 mètres à la hauteur de Singapour, est lourd de menaces. Une multitude d’îlots inhabités offrent mille cachettes à ces torpilleurs japonais dont on sait qu’ils sont la hantise de l’état-major russe.

Q35

Une autre possibilité serait le détroit de la Sonde, entre Java et Sumatra. Mais il est tellement encombré de bancs de sable que les simples barques de pêcheurs s’y échouent parfois ; alors, les pachydermes surchargés de la 2ème Escadre, calant parfois plus de 8 mètres… !

Les observateurs sont donc à l’affût du moindre renseignement. On interroge les capitaines circulant sur les voies maritimes habituelles et jusqu’au moindre chalutier… Rien, et les jours passent. Pourtant, depuis que les Russes brûlent du charbon de la Ruhr, particulièrement gras, ils font deux fois plus de fumée et on devrait les apercevoir de loin.

A Whitehall, les experts de l’Amirauté Britannique font leurs calculs. Une flotte en régime économique vogue à environ dix nœuds, ce qui représente +/- 450 kms par jour. Compte tenu de ce que les Russes ont à présent disparus en haute mer depuis 20 jours, ils auraient dû parcourir 8 800 km ! Sans se faire repérer ? Impensable !… à moins qu’ils n’aient choisi de contourner l’Australie et entrer dans l’océan Pacifique par le large de la Nouvelle-Zélande.

Les supputations en sont là quand la nouvelle éclata enfin le 5 avril : la 2ème Escadre embouquait le moins probable – car le plus risqué – des passages : le détroit de Malacca.

La flotte s’était éloignée de Nossi-Bé à petite vitesse – vraiment petite vitesse, car chaque fois qu’un bateau annonçait une panne, c’est l’ensemble de l’escadre qui stoppait et cela arrivait souvent. L’allure moyenne devait donc tourner autour de 5 nœuds, même pas 10km/h. Aucun rapport avec les performances ordinaires des vaisseaux de Sa Gracieuse Majesté.

Un jour où ces temps d’arrêt s’étaient multipliés, Rojestvenski avait grommelé : « le prochain qui annonce une avarie, je le coule ! » A peine avait-il proféré cette menace que le navire-atelier Kamtchatka hissait le pavillon de panne grave. Figé, l’amiral regarda sa montre, constata qu’il est déjà tard et soupira : « J’ai ma dose pour aujourd’hui, je vais me coucher ».

Autre facteur de retards : le charbonnage en haute mer. Il fallait charger le combustible dans des sacs, les transborder sur des barques et gagner le flanc des bâtiments où on les hissait à bord pour les déverser dans les soutes. Un travail exténuant. Le capitaine Sémenof raconte :

« Le 21 mars, nous sommes restés treize heures sur place, dont sept heures pour charbonner et six à bafouiller. Le Souvarof a embarqué 206 tonnes.(…) Ce n’est pas très brillant si l’on pense qu’il faisait un temps magnifique. Mais qu’y faire ? Nous ne nous sommes jamais exercés ; tout est nouveau pour nous…

Avec ses 800 km de long se resserrant en chaussette pour ne plus faire, en sa sortie méridionale, que moins de trois kilomètres de large, le détroit de Malacca tenait beaucoup de la souricière.

Q36

La 2ème escadre s’y présenta avec beaucoup de précautions. Deux croiseurs, le Jemtchoug et l’Izoumroud, ouvraient la marche ; les transports avaient été regroupés au centre avec les cuirassés en flanc-garde ; les torpilleurs, libérés de leurs remorques, passaient et repassaient en tous sens ; le reste des croiseurs fermait la marche.

L’amiral avait prévenu que désormais, l’ennemi savait où se trouvait la flotte. Il s’agissait donc d’ouvrir grand les yeux. Cela valut quelques fausses alertes : l’Oslyabia signala jusqu’à douze torpilleurs japonais cachés derrière un vapeur de rencontre ; l’Oleg avait tendance à voir des sous-marins partout et les autres croiseurs distinguaient des canons sur le moindre navire marchand ! Les projecteurs tâtaient avec méfiance les moindres embarcations mais peu d’entre elles approchèrent réellement : l’incident du Dogger Bank était encore dans toutes les mémoires !

Le détroit trouve son point de resserrement maximum en sa sortie méridionale, littéralement devant l’île de Singapour. La foule se précipita pour assister au spectacle et parmi elle de nombreux journalistes :

« Ce fut une vision splendide, décrit le correspondant du Times, une impression aussi belle qu’aurait pu le faire une flotte britannique.

« Magnifiques, mais lents, précise-t-on à l’agence Reuter. Ils passèrent à environ huit nœuds. Tous portaient des marques de leur longue traversée sous les tropiques. De longues algues étaient visibles à la flottaison. Les ponts étaient chargés de charbon…

Beau joueur, un autre journal britannique publia :

« Les motifs de nous plaindre de la marine russe n’ont certes pas manqué depuis le début de cette guerre. Néanmoins, la nouvelle que les vaisseaux de la Baltique, surmontant toutes les difficultés et dédaignant les conseils de prudence, aient descendu le détroit de Malacca, doublé Singapour et soient entrés fièrement dans la mer de Chine, soulèvera assurément l’admiration de tout Anglais qui l’apprendra.

Q37

Un moment solennel : coques noires ( un tiers peinture, deux tiers poussier de charbon!) et cheminées jaunes d’or, la 2ème escadre passe devant Singapour.

Ce fut, à n’en pas douter, l’heure de gloire de Rojestvenski. Émergeant comme par surprise de l’Océan Indien là où on ne l’attendait pas, il prouvait au monde qu’en dépit de ses défaites à répétition, l’ours russe avait encore de la griffe.

Mais le plaisir fut gâché par les nouvelles apportées par le consul russe local : la situation en Mandchourie était désastreuses ; 30 000 morts et 40 000 prisonniers russes après la chute de Moukden ; il ajouta (ce qui était faux) qu’une flottille de croiseurs japonais, sous l’amiral Kamimoura, croisait au large de Bornéo. Le pire fut que Saint-Pétersbourg refusait le fait accompli et ordonnait formellement à l’amiral d’aller attendre les « coule-tout-seul » de la 3ème Escadre en baie de Cam-Rahn, sur les côtes indochinoises. Rojestvenski ne pouvait plus trouver d’échappatoire.

Cela prendrait un certain temps : la flotte de Nébogatof n’avait appareillé de Djibouti que le 7 avril. D’ici qu’elle rallie, l’amiral Togo aurait cent fois le loisir de verrouiller la zone de Tsoushima avec des vaisseaux au mieux de leur forme. Le drame se dessine…

Le 13 avril, le flotte atteignit la baie vietnamienne de Cam-Rahn, l’un des meilleurs mouillages d’Extrême-Orient avec assez de place pour abriter une flotte nombreuse mais ne donnant sur la mer que par une passe étroite facile à défendre. La région est quasi déserte mais sous juridiction française, tout comme l’était le port malgache de Nossi-Bé quitté 28 jours plus tôt.

Sans doute Rojestvenski s’attendait-il à trouver les autorités coloniales « compréhensives » à l’instar de celles de Madagascar, mais il n’en fut rien car les circonstances avaient changé depuis le passage de Malacca.

Jusque là, nul n’aurait risqué un kopeck sur les chances de la Deuxième Escadre du Pacifique. Avec leurs vaisseaux ou trop neufs ou trop vieux, les Russes faisaient figure de marins d’eau douce et l’Opinion doutait de leur capacité à gagner leur destination qui était initialement Port-Arthur, puis Vladivostok, encore plus loin. Et voici qu’elle était à peu près à pied d’œuvre ! Du coup, le jeu devenait beaucoup plus serré et les positions se raidirent. Tour d’horizon…

Les plus pressés : les Japonais.

Ils avaient été servis par une chance insensée ; d’abord la mort de Makarov, en qui on voyait l’égal de Togo, ensuite celle de l’amiral Vitheft, qui avait fait basculer une bataille jusque-là équilibrée. A ce facteur s’ajoutant l’impéritie ordinaire du commandement russe, ils ont collectionné les succès. Mais leur économie reste faible en comparaison des états européens et on peut dire qu’ils font la guerre à crédit. Après quatorze mois de coûteuses hostilités, les investisseurs – surtout britanniques et américains – commencent à se faire tirer l’oreille. Il est donc urgent de mettre un terme à la guerre et ils comptaient que les Russes, écœurés par leurs défaites en cascades, en arriveraient rapidement aux négociations. Mais l’arrivée de la Deuxième Escadre est de nature à rétablir le moral de Saint-Pétersbourg qui pourrait, dès lors, puiser dans ses immenses réserves en hommes pour prolonger le conflit jusqu’à l’épuisement financier de son adversaire. Il était par conséquent impératif pour les Japonais d’éliminer au plus tôt la flotte de Rojestvenski.

Mais pas à Cam-Rahn, sous juridiction française. Dans les chancelleries, les retombées en auraient été incalculables. Comme la simple présence de la Deuxième Escadre représentait en soi un fait nouveau susceptible de peser sur la guerre, le pire cauchemar des Japonais serait qu’elle reste là, protégée par les conventions internationales bien mieux que par ses canons ! Il fallait à tout prix la faire sortir !

Les plus satisfaits : les Britanniques.

Ils se conduisent en alliés-modèles et constituent le bras diplomatique des intérêts japonais. Mais s’ils la jouent de main de maître, ce n’est pas pour les beaux yeux des geishas. L’écrasante majorité de la flotte nippone est issue des chantiers d’Albion. Les vaisseaux ont été fournis avec des conseillers dont les rapports s’accumulent dans les bureaux de Whitehall, faisant avancer à grands pas la technologie navale de Sa Majesté. Déjà, les enseignements de l’année 1904 ont permis de jeter les plans d’une nouvelle génération de cuirassés dont le premier – le Dreadnought – servira de nom générique aux suivants, toutes nations confondues.

Et ce n’est pas tout. Tout au long du XIXème siècle s’est déroulé entre Russes et Anglais une sourde lutte pour le contrôle de l’Asie Centrale, les premiers descendant de leurs steppes, les seconds remontant des Indes. Cette concurrence, baptisée « Grand jeu » par Kipling, s’apparente assez à une guerre froide si l’on excepte le bref épisode de la guerre de Crimée où cela a plutôt chauffé. Or, il est clair que le dénouement approche. Déjà, la flotte russe, troisième en tonnage après l’Angleterre et la France un an plus tôt , rétrograde à toute allure : que disparaisse la Deuxième Escadre et la Sainte Russie se retrouvera en sixième position. Agréable perspective pour la Royal Navy, mais pour cela, il faut mettre en œuvre les moyens diplomatiques les plus énergiques pour forcer Rojestvenski à quitter le havre de Cam-Rahn.

Les plus embarrassés : les Français.

En 1894, ils avaient signé avec les Russes des accords militaires tels qu’ils étaient devenus des alliés de fait. Il s’agissait, en fait, d’un traité de défense mutuelle tourné à la fois contre l’Allemagne et l’Angleterre. Dès sa signature, il avait été vivement critiqué par la presse qui le qualifiait de « mariage de la carpe et du lapin ». Il s’agissait d’accords de circonstances, mais celles-ci avaient rapidement changé. La convention anglo-nippone de 1902 selon laquelle les Britanniques interviendraient dans la guerre si une puissance tierce en faisait de même visait clairement la France. Et puis, on en vint à l’Entente Cordiale, signée en avril 1904 et dont le ministre des Affaires étrangères, Théophile Delcassé, était l’un des artisans. Il n’était plus question de mécontenter les Anglais dont le soutien était indispensable à la France pour contrer les tentatives allemandes pour s’immiscer dans les affaires marocaines, que Paris considérait comme sa chasse gardée.

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Caricature de Delcassé, hanté par cette fichue affaire russo-japonaise (on aperçoit le portrait de Nicolas II en arrière-plan).

Imaginez le porte-à-faux : devoir promettre aux Britanniques qu’on observerait une stricte neutralité -entendez : neutralité hostile – vis-à-vis des Russes tout en promettant à ces derniers quelques complaisances sous le manteau. Le double-jeu avait à peu près fonctionné comme le prouvait la longue présence de la Deuxième Escadre à Madagascar. Mais c’était le temps où la flotte russe n’était guère prise au sérieux. Tout avait changé après le passage devant Singapour. Londres, poussée dans le dos par Tokyo, renforça sa pression. C’était presque trop facile : le 31 mars, l’empereur Guillaume II n’avait rien trouvé de mieux que de se déplacer en personne jusqu’à Tanger pour rencontre le sultan du Maroc Moulay Abdelaziz et lui proposer son soutien contre l’encombrante influence française ! A Paris, on s’en étouffa d’indignation. L’entente avec Londres était désormais la priorité des priorités. Delcassé n’avait plus qu’à s’asseoir sur l’amour-propre de la République, « oublier » la vieille alliance russe et transmettre des ordres formels à son administration indochinoise pour qu’elle interdise ses côtes à la Deuxième Escadre.

Les plus ineptes : les décideurs de l’Amirauté Impériale russe.

La nécessité de gagner le Pacifique avec des forces plus réduites mais homogènes, dotées de capacités de vitesse, d’attaque et de défense similaires, ou le soucis de former avec soin les équipages et particulièrement les artilleurs, ou encore l’évidence d’agir au plus vite dans l’espoir de surprendre l’ennemi, tout cela passait largement au-dessus des têtes présumées pensantes de l’Amirauté impériale. La seule chose qui comptât à leurs yeux, c’était le nombre de canons que les deux camps pouvaient aligner. C’était tout simple : qui en aurait le plus gagnerait la bataille. Peu importait l’âge de la coque qui les supporteraient. D’où cette accumulation de rossignols autour des quatre seuls cuirassés modernes Souvarov, Borodino, Alexandre-III et Orel.

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Voici le genre de document traînant sur les bureaux de l’Amirauté : le liste des vaisseaux russes avec l’énumération complète de leur panoplie…

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… que l’on comparait fiévreusement avec sa correspondante pour les forces japonaises.

C’était faire bon marché des innombrables progrès techniques intervenus au cours des vingt années précédentes. On considérait que le calibre 305mm était le seul capable de percer les blindages ; encore fallait-il en considérer le métal : le vieux fer puddlé (estimable puisque la Tour Eiffel en est faite) se laissait trouer comme du gruyère ; l’acier-nickel Harvey lui avait succédé pour de meilleurs résultats mais céda à son tour la place à l’acier Krupp à partir de 1895 (15 cm de Krupp avait la même résistance aux impacts que 20 cm d’Harvey). Les progrès avaient aussi touché les canons. Un 305 d’avant 1894 tirait un coup toutes les deux minutes ; après cette date et suite à une modification dans le système de culasse, il tirait désormais un coup toutes les trente secondes ! C’est dire si l’âge du bateau participait à sa valeur opérationnelle mais l’Amirauté russe semblait l’ignorer.

Et si quelqu’un soulevait quand même la question, la réponse était toute trouvée : plus nous aurons de vaisseaux au jour de la bataille, moins l’artillerie japonaise sera efficace parce que ses tirs seront comme dilués devant tant de cibles. Aberrant.

Les plus déprimés : les équipages de la Deuxième Escadre.

Sitôt arrivé à Cam-Rahn, Rojestvenski avait repris contact avec Saint-Pétersbourg. Le message disait : «  Suis parvenu au point prévu. Attends des ordres ». La réponse qu’il craignait lui parvint aussitôt : « Attendez l’arrivée de la Troisième Escadre et tenez-nous informés de vos mouvements ». Nul ne sachant où se trouvait les « coule tout seul » de l’amiral Nébogatov ; il n’y avait plus qu’à patienter. Et dans l’angoisse : les Russes pensaient (à tort) que la flotte japonaise pouvaient attaquer à n’importe quel moment. Pas question, dès lors, d’employer utilement le temps à entraîner les artilleurs, faire racler les coques tapissées d’algues, procéder au remplacement de pièces mécaniques usées, etc. L’état d’alerte était permanent et le moral s’en ressent, surtout que Cam-Rahn est encore plus isolé que Nossi-Bé et qu’il n’y a strictement rien à faire à terre. La flotte glisse dans l’apathie.

Le 15 avril, le Descartes, croiseur français, se présente dans la baie. En débarque le contre-amiral de Jonquières, commandant en second de l’Escadre des mers de Chine. Il venait souhaiter la bienvenue à la flotte russe en précisant qu’il attend des instructions de Paris.

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Le croiseur protégé Descartes. Comme tous les navires de guerre français, ses flancs sont dépourvus des filets pare-torpilles habituels. Curieux pour une marine qui mise tant sur les petits torpilleurs !

Une semaine plus tard, les instructions sont arrivées et, à son grand regret, Jonquières doit intimer à Rojestvenski l’ordre de quitter les eaux françaises. Oui mais… ce dernier est tenu d’attendre Nébogatov ! L’incompatibilité est totale. Commence alors un jeu de cache-cache assez misérable, les Russes s’éloignant sous les yeux du contre-amiral… pour revenir en catimini quand le Descartes est reparti. Retour de Jonquières qui réitère sa demande, nouvel appareillage des Russes qui s’en vont mouiller dans une baie située un peu plus loin, et ainsi de suite.

Finalement, un nuage de fumées noires sur l’horizon annonça, le 9 mai, l’arrivée de la Troisième Escadre.

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Une belle photo colorisée du Nicolas-Ier, navire amiral de la Troisième Escadre du Pacifique, battant pavillon de Nicolai Ivanovitch Nébogatov. Au fond, mérite-t-il son sobriquet honteux de « coule-tout-seul » ? J’ai des doutes…

Salve réglementaire, pavillons de bienvenue, fanfare, hourrah des matelots, ce fut un moment solennel. Novikov-Priboï raconte : « Le Donskoï, pour mieux saluer son sister-ship Monomakh, avait envoyé ses marins sur les vergues comme il était d’usage dans la marine à voiles, époque à laquelle appartenait ces deux anciennes frégates cuirassées ». La Russie avait accompli l’exploit de rassembler plus de cinquante navires à 16.000 milles de ses bases. Comme le proclama Rojestvenski dans son ordre du jour, ses forces réunies étaient désormais égales à celles de Japonais.

Sur le papier sans doute. Derrière la satisfaction de façade, l’atmosphère restait délétère. Nébogatov fut invité à bord du Souvarof. Il racontera plus tard : «  Au bout d’une demi-heure de conversation sur des sujets généraux, l’Amiral me suggéra de regagner mon navire. Ma première idée fut qu’il désirait rester discret sur ses plans devant ses officiers et qu’il me rappellerait ultérieurement en privé. Cependant, nous ne discutâmes jamais d’un plan de campagne. Il ne me donna aucune instruction et ne me demanda aucun avis. Je ne vis Rojestvenski que cette seule fois. Il ne m’invita plus et ne vint jamais à bord du Nicolas-Ier. »

C’était d’autant plus inexplicable que l’amiral Felkersam, commandant en second de la Deuxième Escadre, venait d’être frappé par une apoplexie et qu’il était au plus mal. Qu’il vienne à décéder, ce qui n’était pas douteux et Nébogatov devrait automatiquement le remplacer. Or, Rojestvenski ne jugea pas utile d’aviser celui-ci de cette possibilité !

Que se passait-il donc dans la tête fatiguée de l’amiral ?

Il y a un mystère Rojestvenski. Il avait constitué sa Deuxième Escadre dans les conditions les plus difficiles, en butte à l’immobilisme de l’administration, à l’indolence des chantiers navals, à des instructions contradictoires, à des équipages totalement inexpérimentés et des officiers issus de toutes les armes – mais rarement de la marine.

Les détails de la gigantesque expédition avait été réglés les uns après les autres à coups de nuits blanches et il faut convenir que la flotte n’a connu aucune lacune vraiment grave dans ses approvisionnements. La nourriture fut parfois mauvaise mais ne manqua jamais. Des fournitures par bateaux frigorifiques avaient été prévus pour les grandes étapes et, chaque fois que c’était possible, un transport était envoyé dans les ports de rencontre pour se procurer des vivres fraîches. Certains cuirassés disposaient même d’un four à pain.

Pareil sur le plan technique : les avaries de tous ordres étaient nombreuses à la limite du ridicule – trois par jour en moyenne – mais aucune ne fut grave au point de devoir abandonner un navire. Le plus grand péril aurait dû être l’approvisionnement en charbon. Le voyage en réclamerait 500 000 tonnes ! Ce problème fut maîtrisé à la perfection.

Présenté ainsi, le boyarin Zinovy Petrovitch Rojestvenski aurait pu entrer au panthéon historique des logisticiens de génie, nonobstant son affreux caractère. Sur ce point, il faut convenir que ce n’était pas un cadeau ! Encore aux études, ses professeurs l’avaient noté avec une pointe d’euphémisme : « bon élément mais terriblement nerveux ». Combien de paires de jumelles jetées à l’eau, de casquettes piétinées, de gifles aux matelots et de coups de canne aux officiers au cours de ses fréquents accès de colère ? Dans les accalmies, cela n’allait guère mieux : il avait affublé chacun de ses vaisseaux d’un surnom inspiré d’accessoires sanitaires ; et pour le sobriquet de ses capitaines, ce n’était pas plus relevé : rien que des références à des maladies vénériennes !

On comprend bien qu’il ait souffert des grosses lacunes de sa flotte mais il ne suffisait pas de noter les carences et d’engueuler les coupables sans tenter une ébauche de solution, comme distinguer les éléments inexpérimentés mais prometteurs des abrutis incurables, multiplier les inspections, interroger les hommes, tenir des réunions, déléguer des responsabilités, placarder des consignes générales pour les opérations. Depuis l’entrée de la Deuxième Escadre en mer de Chine, il était devenu évident que la bataille avait toutes les chances de se produire. C’était le moment de prendre des dispositions, envisager les options tactiques, transformer ce troupeau de vaisseaux fatigués en bêtes de guerre autant qu’il fût possible.

De cela, il ne fut jamais réellement question. L’amiral ne débattait qu’avec lui-même et laissait ses plus proches collaborateurs dans la plus parfaite ignorance de ses intentions.

Cela semble énorme mais peut peut-être s’expliquer par l’état d’esprit qu’on peut lui deviner. Il devait être épuisé par les pressions de toutes sortes subies au cours des derniers mois. S’y ajoutaient, devant les caprices de l’Amirauté, un réel sentiment d’impuissance et de frustration – ce poison pour l’esprit. Pour en donner une idée, voici ce que confia au capitaine Sémenof le secrétaire de Rojestvenski :

« Personne ne peut vraiment savoir ce qu’endure ce pauvre amiral. Certains jours, je lui porte une dépêche fraîchement arrivée. Il la lit : ses doigts se froissent nerveusement sur le papier et je crois qu’il va le déchirer. Mais il se domine et commence à dicter sa réponse. Il change la forme, fait des corrections et finit par se mettre en colère contre moi. Je me tais car je comprends que ce n’est pas à moi qu’il en veut. Puis d’un coup, il me dit : « C’est bon ! Laissez… J’écrirai moi-même« . Et en m’en allant, je l’entends casser le crayon qu’il tenait en main et, d’une voix qui n’est plus qu’un râle, s’exclamer : « Les traîtres ! Les traîtres ! ».

… Et ce régime-là des mois durant !

Du reste, les équipages devaient être vaguement conscients de cet état de chose. Il n’était jamais plaisant de subir les foudres du bouillant amiral, bien sûr, mais il semble qu’on ne lui en gardait pas rancune. J’y vois pour preuve que, durant la bataille fatale, alors que le Souvarof n’était déjà plus qu’une carcasse fumante écrasée par les obus et à deux doigts de sombrer avec ses quelques matelots survivants, ces derniers poussèrent des cris d’allégresse en voyant qu’on était parvenu à évacuer Rojestvenski blessé à bord d’un torpilleur. Auraient-ils réagi ainsi avec un chef exécré ?

Brève parenthèse.

A propos de consignes générales, il ne serait pas mauvais – pour fixer les idées – d’évoquer celles que rédigea l’amiral Makarov quelques semaines après avoir pris le commandement de la flotte de Port-Arthur, en février de l’année précédente. Morceaux choisis :

«  Quand la flotte avance en ligne, des croiseurs l’escorteront aux quatre points cardinaux, le plus loin possible mais en restant à distance telle que les signaux restent visibles ;

«  un torpilleur restera au plus près de mon cuirassé et toujours prêt à transmettre mes signaux si nécessaire ; il s’écartera toutefois durant les phases de feu ;

«  avant d’entamer une action, j’arborerai probablement le fanion « Rappel de la chasse ». A ce signal, les croiseurs se rangeront dans la ligne pour ne pas se trouver dans la ligne de feu tandis que les destroyers se scinderont en deux groupes qui se placeront du côté opposé à l’ennemi, le premier à hauteur du cuirassé de tête, l’autre au niveau du dernier ;

« en action, l’intervalle entre les cuirassés de la ligne ne sera que de deux encâblures (= 366 mètres), en ce compris la longueur des coques ; nous opposerons ainsi trois de nos vaisseaux à seulement deux ennemis ;

«  si j’ordonne un virage à 180° par navire, celui de queue deviendra le navire de tête et aura le droit de choisir le cap qui lui semblera le plus avantageux pour le combat ;

«  si je commande un virage à 180° par ligne, le danger est que les vaisseaux se heurtent. En amorçant sa manœuvre, chaque navire veillera à accélérer d’un nœud par rapport à celui qui le suit ;

«  en bataille, le rôle principal des croiseurs est de chercher à envelopper l’ennemi qui subit notre attaque et le prendre entre deux feux .

Il y a 54 paragraphes comme cela. Le coup du torpilleur auprès du cuirassé-amiral est particulièrement astucieux : il est tenu de répéter sur son propre mât les ordres du grand chef. Si quelques vaisseaux n’avaient pas perçu les signaux du fait d’un retour de fumée, par exemple, le petit bateau n’aurait qu’à filer à toute vapeur devant les capitaines myopes pour qu’ils comprennent aussitôt. Cela aurait tout changé lors de la bataille de la mer Jaune (10 août 1904) où, suite à la mort de l’amiral Witheft, le commandement passa à un cuirassé qui venait de perdre ses mâts, ce qui le rendit « muet » sur le plan des signaux et engendra une confusion qui consomma la défaite russe.

Il est évident que Rojestvenski avait connaissance de ces instructions : le capitaine Sémenof, qui faisait partie de son cercle d’intimes, avait servi un an plus tôt comme second du croiseur Diana sous l’amiral Makarov, qu’il considérait comme un demi-dieu au point d’exposer son portrait voilé de crêpe noir dans sa cabine.

D’ailleurs, Rojestvenski avait lui-même commandé le modeste et déjà vieillissant croiseur Monomakh sous l’autorité de Makarov. Il pouvait donc, soit reprendre les instructions de son ancien supérieur, soit rédiger les siennes et, en tout cas, les diffuser dès le début du voyage. Il ne fit ni l’un ni l’autre et cela, pour un chef d’escadre en temps de guerre, c’est impardonnable ! Il crevait les yeux qu’au plus chaud de la bataille, il n’y aurait pas l’ombre d’une manœuvre collective et que chaque vaisseau serait livré à lui-même.

Mais il serait injuste d’accabler l’amiral plus que de raison ; le rôle de l’Amirauté, avec ses renforts intempestifs, fut infiniment plus pervers. Témoin cette note du capitaine Wladimir Sémenof à l’appareillage de la dernière étape :

« Une fois de plus, nous constatâmes qu’une escadre se crée en temps de paix par des années de pratique à la mer et en croisière, et non en navigation de rade en rade.(…) Les évolutions prescrites furent exécutées assez bien, mais rien de plus ; elles furent franchement médiocres pour la Troisième Escadre. (…) Pendant notre vagabondage le long des côtes indochinoises, nous avions fait quelques exercices et étions habitués à agir de conserve bien que ne formant nullement les parties d’un même tout ; mais il n’en allait pas de même pour la division de l’amiral Nébogatov, qui nous avait rallié il y a à peine quinze jours ».

Sur le dernier point, Sémenof se trompe. Il était simplement normal que pour son premier appareillage en commun, la Troisième Escadre hésitât un peu devant les évolutions chaotiques de la Deuxième. En réalité, Nébogatov avait fait de l’excellent travail. Appareillant de la Baltique avec des équipages ne valant pas un clou, il avait, lui aussi, parcouru la moitié de la Terre sans incident majeur et ses hommes feront bonne figure dans la bataille qui s’annonce.

Un choix crucial : la bonne route.

A défaut de pouvoir l’emporter sur la flotte expérimentée – et refaite à neuf – de l’amiral Togo, pouvait-on au moins espérer esquiver le combat en surprenant les Japonais par quelque chemin détourné ?

Pour gagner Vladivostok, deux voies s’ouvraient à Rojestvenski : le chemin direct par le détroit de Tsoushima, là où tout le monde l’attendait, ou alors le passage par l’extrême-nord du Japon, via le détroit de La Pérouse, dont une des rives était russe mais qui impliquait un long détour par le Pacifique  et un charbonnage aléatoire dans la houle océane. Cette dernière idée était celle de l’amiral Nébogatov mais elle ne résistait pas à l’examen : d’abord, ce mince détroit perpétuellement envahi de brume ne se prêtait guère au passage d’une grande flotte ; ensuite, il y avait de fortes chances qu’il fût miné ; enfin, si la Deuxième Escadre était prématurément repérée, Togo aurait tout le temps de remonter la mer du Japon pour en bloquer l’issue.

Q43

Restait donc le passage de Tsoushima, que l’on devinait sillonné vingt-quatre heures sur vingt-quatre par les croiseurs nippons tandis que les cuirassés de Togo, chaudières sous pression et obus engagés, patientaient à l’ancre comme une araignée au milieu de sa toile.

Vladivostok ou la mort !

Le contre-amiral Dimitri von Felkersam décéda le 11 mai à bord de l’Oslyabia. Sa mort fut tenue secrète, ce qui signifie qu’en dehors de quelques initiés, personne ne se doutait que l’amiral Nébogatov était devenu commandant en second de la flotte ! Mauvais début…

Trois jours plus tard, soit le 14 mai 1905, la Deuxième Escadre renforcée de la Troisième appareilla pour ce qui serait, quoi qu’il arrivât, sa dernière étape. Passant au large de Shanghai, on en profita pour y laisser les transports jugés inutiles. Jusqu’au soir du 26 mai, la mer avait été calme et constamment voilée d’un brouillard qui favorisait l’approche des Russes mais ceux-ci pouvaient être repérés à tout instant. Aussi marchaient-ils en ordre de bataille :

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Le Souvarof porte le fanion de Rojestvenski ; le Nicolas-1er, celui de Nébogatov ; l’Oleg, celui de l’amiral Enqvist, chef des croiseurs ; l’Oslyabia celui de Felkersam, sauf que celui-ci gît dans un cercueil planqué dans un coin discret !

Ouvrant la marche en triangle, les croiseurs rapides Almaz, Oural et Svietlana ; ensuite les cuirassés en deux lignes de file : à tribord les quatre puissants Souvarof, Alexandre-III, Borodino et Orel ; à bâbord, le Nicolas-Ier suivi des trois « fers à repasser » Séniavine, Apraxine et Ouchakoff. En flanc-garde, les croiseurs légers Izoumroud et Jemtchoug flanqués chacun d’un petit torpilleur prêt à s’élancer en reconnaissance.

Ensuite, sur trois colonnes, à droite les vieux cuirassés Oslyabia, Sissoï-Veliky et Navarine suivis du croiseur-cuirassé Nakhimof ; à gauche les croiseurs protégés Oleg et Aurora avec les jumeaux Dmitri-Donskoï et Monomack ; au centre, les transports de vivres et de munitions qu’il fallait absolument conduire à Vladivostok.

Les deux navires-hôpitaux et le restant des torpilleurs fermaient la marche.

Il était prévu que si l’action s’engageait, les deux lignes de cuirassés s’interpénètreraient, façon fermeture-éclair, pour opposer aux Japonais un mur dense hérissé d’artillerie, un peu comme dans le point 4 des instructions de l’amiral Makarov citées plus haut.

Au soir du 26 mai, on n’avait encore rencontré personne. Le passage au plus resserré du détroit de Tsoushima se ferait le lendemain, vers midi. Après, la route de Vladivostok s’ouvrirait toute grande, sans grands risques de se faire rattraper ; les officiers russes commençaient à se demander si la chance, qui leur avait tant manqué depuis le début de la guerre, ne s’apprêtait pas à leur sourire enfin.

A la nuit tombée, la flotte serra ses distances et prit les postes de veille contre les torpilleurs. Elle marchait à 10 nœuds, qui était l’allure maximale que pouvaient tenir les « fers à repasser » de l’amiral Nébogatof. Les radiotélégraphistes guettaient les communications japonaises et, s’ils n’y comprenaient rien, assuraient qu’ils ne s’agissait que de messages de routine. On avait débarrassé les ponts de tout ce qui pouvait brûler facilement comme des tables et des revêtements de bois. Les éléments les plus exposés étaient emmaillotés de hamacs et de bâches pour amortir les éclats. Les barques furent remplies d’eau pour servir de réservoir aux pompes desservant les manches d’incendie. A défaut de sable, on avait empilé des sacs de charbon pour protéger les pièces à tir rapides montées à découvert dans les superstructures.

Tout à ses fonctions d’historiographe, le capitaine Sémenof note :

«  La nuit était noire, la brume épaisse. La moitié des hommes faisait le quart aux pièces ; les autres dormaient tout équipés à des places convenues d’avance, prêts à courir à leur poste à la première alerte. Sur les ponts obscurs pesait un silence lugubre coupé seulement de ronflements, de glissement de pas ou d’un ordre donné à mi-voix… Autour des canons, on faisait des efforts surhumains pour percer l’obscurité, guettant la silhouette sombre de quelque torpilleur… Marchant avec précaution entre les dormeurs, je finis par descendre dans les machines. Je m’arrêtai ébloui par la profusion de lumière. Là, ce n’était que vie et mouvements de tous côtés : hommes dégringolant ou montant les échelles, sonneries électriques et ordres donnés à voix haute,… et ces pistons gigantesques dont les tiges brillantes disparaissaient dans l’inconnu des cylindres au milieu d’un va-et-vient scandé par les pulsations de la vapeur… »

Q45

Gros plan pris sur l’Orel, sister-ship du Souvarof. En haut, la passerelle et la chambre des cartes, juste en-dessous, le blockhaus de commandement et au plus près, la gueule des deux 305 mm. L’ironie est que la sentinelle à l’avant-plan est clairement japonaise : capturé à Tsoushima, l’Orel reprit du service dans la marine nippone sous le nom d’Iwami.

Poursuivant sa ronde, Sémenof entra dans la chambre des cartes. Il était alors 3 heures du matin, le 27. Il raconte :

«  L’amiral Rojestvenski sommeillait dans un fauteuil ; le commandant Ignatzius, en chaussons de feutre, arpentait la passerelle à grands pas rapides et silencieux.

« Qu’avez-vous à rôder par ici ? me demanda-t-il.

« Je viens renifler l’ambiance. A-t-il un peu dormi ? ajoutai-je en désignant l’amiral.

« Oh ! A peine un moment. J’aurais voulu qu’il se repose vraiment. Pourquoi n’y a-t-il pas consenti ? La nuit a été bonne jusqu’à présent ; nous n’avons pas encore été éventés… S’ils nous trouvent maintenant, ce sera trop tard pour une attaque de torpilleurs. Comment voulez-vous qu’ils nous distinguent par un temps pareil ? Regardez ! On ne voit même pas notre serre-file. Dans deux heures, il fera jour… Il n’y a que ce vilain vent qui ne m’aille pas. S’il fraîchit encore, il va manger la brume. Si cela arrive, il n’y aurait pas de lendemain pour nous. Ce serait la fin de mon Souvarof ! »

A l’aube du 27 mai, vers 5 heures, le croiseur auxiliaire japonais Sinano Maru tomba par le plus grand des hasards sur les deux navires-hôpitaux qui fermaient la marche de l’escadre…

Q46

Il passait par là. Son message sonne un peu comme les trois coups de la tragédie : « Flotte ennemie dans le secteur 203, se dirigeant vers l’est de Tsoushima » (d’après le rapport de l’amiral Togo sur la bataille)

Les heures terribles de la Deuxième Escadre

27 mai 1905. 6 heures.

Le croiseur Oural, placé en pointe, signale quatre navires passant loin, de droite à gauche.

6H45. Le croiseur protégé japonais Izumi approche à 9000 mètres, assez près pour voir de quoi il retourne ; il s’écarte ensuite pour faire son rapport. Chez les Russes, seuls l’Oural et l’Almaz sont assez véloces pour le rattraper mais, comme l’a écrit Sémenof : « ils n’ont que des joujoux pour toute artillerie ».

9H00. On aperçoit par travers bâbord et suivant une route parallèle aux Russes cinq petits croiseurs aux lignes trapues. On feuillette frénétiquement les carnets de silhouettes : classe Matsushima ; fabrication française 1889. De trop petites coques pour leur énorme canon Canet de 320 qui doit longuement refroidir entre chaque coup ! Comme quoi Togo possède, lui aussi, des « coule-tout-seul »…

En fait, il s’agit de la 5ème division, contre-amiral Kataoka. Celui-ci a vu ce qu’il voulait voir et s’éloigne faire rapport.

Q47

Le croiseur protégé Matsushima, d’inspiration française.

10H45. Toujours par travers bâbord, approche de la 2ème division japonaise , amiral Dewa : les croiseurs protégés Kasagi et Chitose suivis des croiseurs rapides Otowa et Nitaka. C’est le moment de se mettre en garde. Appliquant le plan, la file de droite russe force la vitesse et vient se placer devant la file gauche. On s’observe un moment à environ 9900 mètres quand à bord de l’Orel, un artilleur étourdi fait partir accidentellement un obus de 305 ! Prenant le coup de départ pour un signal, la ligne russe s’embrase et les Japonais ripostent, mais c’est un peu pour le principe, vu la distance et la mauvaise visibilité. La division Nébogatov entretient un tir particulièrement nourri : on y sent le désir de bien faire – et peut-être la volonté de montrer aux autres qu’on n’est pas « que » des coule-tout-seul ! Les croiseurs japonais n’insistent pas et s’éloignent. De toute façon, ils ne sont pas là pour faire le coup de canon mais pour informer l’amiral Togo du mieux possible ; qu’il trouve dès son arrivée une situation exactement connue.

Des signaux montent au mât du Souvarof : « ne gaspillez pas les munitions ! » puis « faites dîner les bordées ! ».

12H00. La flotte passe au large de l’île de Tsoushima, pénétrant enfin dans la mer du Japon. Rojestvenski indique le cap Nord 23 Est, droit sur Vladivostok désormais proche, et en même temps si loin !

12H30. A l’horizon, un groupe de destroyers et de torpilleurs semble vouloir couper la route. Comptent-ils semer des mines devant les Russes ? La réaction de Rojestvenski est immédiate : ordre aux quatre premiers cuirassés (Souvarof, Alexandre-III, Borodino et Orel) de virer à 90° tribord par la contre-marche (c’est à dire en restant en file) puis de refaire un 90° bâbord tous ensemble, pour former une ligne de front en équerre par rapport au reste de la flotte. Tant de 305mm les fixant droit dans leurs yeux bridés feront reculer ces audacieux !

Q48

Torpilleurs japonais. Leur heure ne sonnera qu’au soir.

Mais… c’est la Deuxième Escadre : le premier mouvement est bien réalisé ; seulement, au lieu d’abattre immédiatement face à l’ennemi, l’Alexandre-III, qui n’a rien compris, suit stupidement le Souvarof. Mieux : le Borodino et l’Orel, qui commençaient à pivoter conformément à l’ordre, voyant l’Alexandre-III filer tout droit, pensent s’être trompés et reprennent le sillage de ce dernier comme de braves petits moutons de Panurge ! Les quatre cuirassés se retrouvent donc en file décentrée par rapport au reste de la flotte. Rojestvenski a-t-il jeté une paire de jumelles supplémentaires à la mer ou s’est-il borné à piétiner sa casquette ?

Néanmoins, ce mouvement raté fut suffisant pour intimider les Japonais qui s’éloignent en télégraphiant à Togo, qui approche avec son corps de bataille, que les Russes sont désormais sur deux files, la plus faible – c’est à dire celle des plus vieux vaisseaux – étant celle de gauche. En réalité, les 4 Borodino tendent à reprendre leur place de tête dès la disparition des destroyers. Induit en erreur, l’amiral Togo, qui approche par le nord-est, décide de croiser leur route au loin et revenir par l’ouest frapper ce qu’il croit être la file faible des Russes. Ce n’est pas faux quant à la qualité des navires, sauf que la file unique s’est à peu près reconstituée !

Il y a une autre explication  plausible à ce détour : le vent soufflait de l’ouest et Togo tenait à l’avoir dans le dos pour que la fumée des cuirassés russes en feu ne gène pas ses tirs.

Q49

L’amiral Togo Heihachiro à bord de son cuirassé Mikasa ; remarquez les protections couvrant tout ce qui pouvait l’être.

13H20. Le corps de bataille japonais est à présent en vue, coupant la route des Russes pour les aborder par leur gauche. Laissons parler le capitaine Sémenof :

«  Dès qu’il fut passé à notre bâbord, le Mikasa vint carrément au sud, suivi des Shikishima, Fuji, Asahi, Kassuga et Nisshin. Bien que le Souvarof eût dû être réglementairement dirigé du blockhaus, Rojestvenski et son état-major étaient toujours sur la passerelle supérieure(…) Quand j’eus devant moi mes six vieilles connaissances de Port-Arthur, je m’écriai triomphalement : «  Les voilà, Votre Excellence ! Tous les six comme au 10 août ! (n.b. la bataille de la mer Jaune)

Mais l’amiral, sans se retourner, fit un geste de dénégation en se dirigeant vers le blockhaus : « Non, il y en a davantage ; tenez ! ils y sont tous maintenant.

« A vos postes de combat, Messieurs ! commanda le capitaine de pavillon d’une voix brève, et il suivit l’amiral.

Et voilà que, droit dans le sillage de Togo, six navires supplémentaires émergeaient peu à peu de la brume ; c’était les croiseurs-cuirassés de l’amiral Kamimoura : Idzumo, Yakumo, Asama, Adzuma, Tokiwa et Iwate.

Q50

… émergeaient peu à peu de la brume…

13H45. A ce moment, les deux files antagonistes vont se croiser sur un chemin parallèle, les Japonais cinglant au sud-ouest, les Russes au nord-est. Togo, toujours sur la passerelle, réalise qu’il va dépasser et laisser en arrière les 4 Borodino, qui sont son principal objectif. Il ne peut se le permettre et lance un ordre qui pourrait provoquer sa défaite : « virez cap pour cap par la contre-marche ! »

Comprenez bien : ce demi-tour en file amène chaque navire à tourner successivement au même point que celui qu’il suit ; une fois là, il reste un moment stationnaire, le temps de sa giration et facilite beaucoup la visée des artilleurs adverses, surtout que la distance était idéale : environ 6000 mètres. Il suffisait d’y déverser un déluge de feu et chaque cuirassé japonais viendrait tour-à-tour s’y placer de lui-même. De plus, pendant tout le temps que durerait la manœuvre, la riposte était impossible, les vaisseaux se masquant mutuellement.

Tandis que les canons russes se déchaînent, sur le Souvarof, on observe anxieusement les effets. Sémenof :

« Les coups furent d’abord trop longs, puis trop courts, puis à toucher le but. Mais impossible d’en constater les résultats. Cela tient à nos obus à poudre sans fumée et à leur fusée à retard. Ils sont conçus pour percer les blindages et exploser à l’intérieur du navire. On ne peut, par suite, constater un impact que si l’on voit quelque chose sauter en l’air ou dégringoler. Et justement, rien ne dégringolait !».

Q51

Le Mikasa achève sa manœuvre cap pour cap.

Le respectable attaché naval britannique William Christopher Pakenham, confortablement installé dans une chaise longue (!) sur le pont arrière du cuirassé Asahi, joue les Sémenof du côté nippon et note :

« Un des premiers obus tomba à moins de 20 mètres sur l’arrière du Mikasa et d’autres, presque aussi rapprochés le suivirent. C’est une désagréable surprise pour les Japonais. Togo vivait sans doute sur ses souvenirs de Port-Arthur, où il n’avait jamais fait l’expérience d’une telle précision dans le tir, sans quoi, il lui aurait suffi de s’écarter un peu plus avant d’exécuter une manœuvre aussi dangereuse. »

Et notre gentleman, en uniforme strict et col raide impeccable, frôlé de près par les projectiles et les gerbes d’eau, ajoute flegmatiquement :

« Quelques navires russes insistèrent sur le Mikasa mais les autres se concentrèrent sur le point où les bâtiments japonais se présentaient un à un pour faire demi-tour. Il fut extrêmement intéressant de les voir subir tour à tour cette épreuve. En définitive, tous eurent la chance de s’en tirer sans dégâts sérieux. »

Les observations de Pakenham sont surprenantes à deux titres. C’est bien la première fois qu’on rapproche les notions « d’artilleur russe » et de « précision » dans la même phrase ! Les sources nous auraient-elles trompées sur ce point en caricaturant quelques incidents au point de masquer une formation générale allant dans le bons sens ?

D’autre part, ces tirs « précis » se concluant par des dégâts relativement bénins ne pourraient-ils s’expliquer par des obus rendus déficients par les conditions du voyage ? C’est un débat à ouvrir…

Q52

Pakenham, photographié une dizaine d’années plus tard. Il finira amiral et « Sir »William C. Pakenham (1861-1933).

La chance ne quittait donc pas le camp japonais puisque aucun « coup heureux » n’avait été porté. Toutefois, l’Asahi – où Pakenham rédigeait son rapport sur le vif – encaissa quelques impacts. L’Asama, touché par trois fois près de la flottaison, fut obligé de s’écarter le temps de procéder à des colmatages d’urgence. Beaucoup de ces succès sont à mettre au crédit de la division Nébogatov, si méprisée. Trois obus de son Nicolas-1er percutèrent la tourelle avant du Yakumo et la bloquèrent. Sur le Nisshin, l’amiral Misou fut blessé et un officier raconte qu’on jetait des baquets d’eau pour évacuer le sang et les débris humains qui auraient fait glisser les vivants. Mais c’est le Mikasa de Togo qui fut le plus assaisonné : une quarantaine de coups dont la moitié en 305mm, tous dans les superstructures. Un 152mm frappa près de la passerelle où se tenait Togo ; il reçut un petit éclat dans la jambe mais, dans la tradition samouraï, ne daigna même pas baisser les yeux pour vérifier s’il avait toujours ses deux pieds !

Q53

L’amiral Togo, légèrement blessé, est poussé vers le blockhaus par ses officiers.

14H15. Le Mikasa, le Shikishima, le Fuji et l’Asahi ont achevé leur manœuvre et commencent à tirer. La distance est de 6000 mètres se rapprochant. Le duel d’artillerie s’engage. Les 4 Borodino n’avaient pas encore récupéré leur place en tête, aussi la bataille se présente-t-elle ainsi :

Q54

Togo fait concentrer les tirs sur les deux cuirassés de tête, le Souvarof et l’Oslyabia, et les effets furent inouïs. Alors qu’au court de la bataille de la mer Jaune, un an plus tôt, le cuirassé-amiral russe Césarévitch n’avait reçu que dix-neufs obus au cours d’un combat de plusieurs heures, c’était maintenant une grêle de gros calibres qui s’abattait sur les deux vaisseaux. De plus, ces obus ne se comportaient pas du tout comme leurs homologues russes : ils explosaient à l’impact en dégageant une énorme chaleur et des gaz irritants tout en dispersant des myriades de petits éclats. C’était l’arme-surprise de Togo : des obus à parois minces, offrant huit fois plus de place pour la charge explosive que leurs concurrents russes et assortis d’une fusée instantanée. Ajoutez à cela que la poudre nippone Shimosa dégage à l’explosion 50 % de chaleur en plus par rapport à la pyroxiline ou la mélinite utilisées par les Russes et l’on comprendra qu’à la destruction s’ajoutait l’incendie et même – dans les lieux clos – l’asphyxie.

L’un des premiers impacts blesse Sémenof à la hanche. Il en reste « sonné » durant deux ou trois minutes. Lorsqu’il reprend ses esprits, il décrit :

« Les douze navires ennemis suivaient, en nous gagnant régulièrement, une route parallèle à la nôtre à environ 20 encâblures (3700 mètres). Mais de notre côté… Quelle horreur ! Sur le pont, des débris fumants, des monceaux de matière enflammée, des grappes de cadavres. Derrière nous suivent l’Alexandre-III et le Borodino, ensevelis dans des torrents de fumée et des incendies déclarés. Non, ce n’était pas du tout comme l’an passé dans la mer Jaune ! »

Profitant de leur vitesse amplement supérieure, les Japonais dépassent la Deuxième Escadre et se mettent hors de portée de la division Nébogatov, largement en arrière, qui ne peut qu’assister de loin au massacre. Togo vire ensuite à l’est, « barrant le T » aux Russes. Dans cette manœuvre, les cuirassés nippons peuvent battre de toutes leurs pièces tandis que leurs adversaires ne peuvent user que de leur tourelle avant ; en plus, ils se masquent mutuellement.

Q55

A 14H50, l’Oslyabia, la proue arrachée par trois obus tirés par l’Asahi, s’enfonce par l’avant.

Plus tard, un officier survivant, à demi hystérique, racontera à qui voulait l’écouter :

« C’est la guigne qui nous a coulé, rien que la guigne ! Ils ne tiraient pas mal, c’est entendu, mais enfin, c’était juste un peu d’adresse, quand – malheur de malheur ! – trois obus l’un après l’autre, passant presque par le même trou ! Peut-on imaginer une chose pareille ? Tous au même endroit ! et sous la flottaison encore ! Ce n’était plus un trou mais une vraie porte de bassin ! Notre pauvre Oslyabia a tout de suite donné une bande effroyable et a commencé à couler ! Le diable lui-même n’aurait pas pu s’en sortir !« 

15H00. Le Souvarof, ravagé par le feu d’un bout à l’autre, ne tire plus que par quelques pièces secondaires. Un coup bloque son gouvernail et il quitte la ligne. Ses machines ralentissent puis s’arrêtent : la chaleur, la fumée et surtout les effluves délétères de la poudre Shimose ont été aspirés par les ventilateurs jusqu’au plus profond du cuirassé, le transformant en une gigantesque chambre à gaz. Pas un seul des 900 hommes présents n’en réchappera et, parmi eux, l’ingénieur Politofski.

Le capitaine Ignatzius, celui-là même qui ne donnait aux Japonais qu’une chance sur deux cent mille de repérer la flotte, avait été blessé dès le début et entraîné vers le dispensaire malgré ses protestations. Quand il réalisa que son Souvarof était en flammes, il se leva de sa civière et courut sur le pont en criant :

« Tous au feu, mes garçons ! Pas de repos avant qu’il ne soit éteint !

Quelques hommes le suivirent. Un obus frappa le groupe. Il n’en resta rien.

Un autre projectile projette ses éclats à travers les sabords du blockhaus de commandement. L’amiral Rojestvenski est blessé à la tête, au dos et à la cheville mais reste à demi-conscient.

Q56

15H06. Une partie du feu japonais se détourne vers l’Alexandre-III, le Borodino et, dans une moindre mesure, l’Orel.

15H30. L’Oslyabia agonise. Son commandant, le capitaine Behr, ordonne l’évacuation et crie à ses hommes de s’éloigner par crainte du remous. Puis il allume une cigarette et s’agrippe fermement à la rambarde de la passerelle tandis que son vaisseau chavire, révélant ses hélices tournant encore lentement et sa carène couverte d’algues et de coquillages. Deux cents chauffeurs et mécaniciens sont restés prisonniers de la coque.

15H45. A l’arrère, les croiseurs de l’amiral Kamimoura attaquent les croiseurs et les transports russes. De ce côté, la bataille est partagée car les Nippons ne tirent qu’avec des obus traditionnels comparables à ceux des Russes. De plus, la présence en queue de file de vaisseaux anciens mais bien armés comme le Monomakh et le Sissoï-Veliky compense dans une certaine mesure la vélocité supérieure des unités japonaises. Leur croiseur-cuirassé Iwate, par exemple, fut sévèrement atteint par trois impacts de 203mm venus du Nakhimov.

16H30. Des torpilleurs approchent du Souvarof pour l’achever ; son dernier canon encore en état de tirer les repousse.

Q57

« Il restait encore, dans la batterie légère de retraite, un dernier 76mm intact. Le volontaire Maximov, qui avait pris le commandement après la mort des autres officiers, ouvrit en personne un feu très vif… »(W. Sémenof).

Le cœur de la bataille se déplace vers le sud, l’Alexandre-III (ravagé) et le Borodino (en feu) cherchent à se rapprocher de la division Nébogatov, restée en arrière du fait de sa lenteur : 10 nœuds maximum quand les Japonais évoluent à quinze ! Il en résulte une accalmie pour le Souvarof. Un torpilleur russe, le Bouiny, qui venait d’embarquer 200 survivants de l’Oslyabia, s’approche et propose ses services. On décide d’y évacuer l’amiral et ce qui reste de son état-major (dont Sémenov, qui avait été blessé à plusieurs reprises). Ce fut épique :

« Ballotté par les lames, tantôt le petit torpilleur élevait son pont jusqu’à nos sabords, tantôt il descendait brusquement dans le creux puis, s’élevant comme une plume, était projeté contre nous au risque de crever ses minces tôles contre les nombreux espars qui sortaient de notre masse. On mit l’amiral debout mais à peine son pied gauche venait-il de toucher le pont qu’il poussa un gémissement et perdit connaissance. (…) On le descendit, on le lança plutôt à bord du torpilleur au moment où, enlevé par une lame, il se rapprochait de nous. »

Q58

Le Bouiny s’éloigna aussitôt, salué par les derniers marins du Souvarof qui agitaient leur béret. Il était 17H30. Sémenof en a laissé une ultime description : « Qui aurait pu reconnaître notre cuirassé dans cette masse déchiquetée ensevelie dans un linceul de flammes et de fumée ? Le grand mât était coupé par le milieu, celui de misaine et les deux cheminées complètement abattus, le pont supérieur et les passerelles à l’état de lambeaux. A leur place s’élevait une montagne informe de fer tordu, un fouillis inextricable. L’inclinaison très forte découvrait les oeuvres vives, rougissant les vagues du reflet de leur minium presque autant que les flammes échevelées qui s’échappaient par des brèches innombrables ».

18H30. L’Alexandre-III sombre. C’est au Borodino de prendre la tête.

19H00. Nouvelle attaque de torpilleurs sur le Souvarof. Ils se présentent en ligne de front à moins de 300 mètres et lâchent leur engin.

Q59

Il y eut au moins deux coups au but, chacun ouvrant une brèche de deux mètres de diamètre. Le cuirassé-amiral de la Deuxième Escadre, qui n’était déjà plus que flammes et fumée, chavira. Sa quille resta visible quelques instants, puis l’avant se dressa vers le ciel et il disparut. Presque au même moment et pas très loin, le navire-atelier Kamtchatka disparaissait à son tour.

19H20. Un obus touche une soute à munitions du Borodino, qui explose. Pakenham commente avec une précision d’entomologiste :

« La plus grande sensation de la journée fut causée par un obus de 305 du Fuji. Il atteignit le Borodino à la hauteur de la tourelle de 152 avant et éclata, soulevant une immense colonne de fumée, rougeoyante à la base, qui s’étala vite tout le long du navire. Quand elle se dissipa, celui-ci avait disparu. »

C’est vers ce moment-là que l’amiral Nébogatov, toujours sur le Nicolas-Ier et menant à sa suite le Séniavine et l’Apraxine (deux des « fers à repasser », le troisième, l’Oushakov, s’étant éloigné dans le feu du combat), reprend le commandement de ce qui reste des forces russes. Il hisse le signal « suivez-moi » et prend le cap Nord 23 Est, vers Vladivostok, tandis que la nuit tombe. A sa division se joignent le cuirassé Orel et un seul croiseur : l’Izoumroud car tous les autres – soit le Jemtchoug, l’Oleg et l’Aurora, menés par un contre-amiral Enqvist totalement paniqué, avaient pris la fuite vers Manille pour s’y faire interner par les autorités américaines.

20H00. La nuit est tombée. Les gros bâtiments japonais se retirent, laissant la place aux torpilleurs. Ils vont croiser toute la nuit à la recherche des Russes égarés cherchant à rejoindre isolément Vladivostok.

21H00. Le croiseur Monomack a passé la bataille à couvrir le convoi des transports. Il avait subi quelques impacts, dont un suivi d’un incendie difficilement maîtrisé. A 21 heures, il encaisse une torpille et se met à sombrer lentement, machines en panne. La situation est si désespérée que deux croiseurs japonais passent à proximité et poursuivent leur chemin : ils ne font pas la guerre aux épaves. En fait, le Monomack tiendra la nuit entière et ne coulera que le lendemain vers 10H00. L’équipage sera récupéré par le Sado Maru.

21H30. Le croiseur-cuirassé Nakhimov s’est plutôt bien débrouillé contre les croiseurs japonais. Il a touché trois fois l’Iwate de ses 203mm et a subi une trentaine d’impacts sans dégâts majeurs. Isolé dans la nuit, il commet l’erreur d’allumer ses projecteurs dans la crainte d’une attaque de torpilleurs. Mauvaise idée. La lumière les attire. Deux torpilles, venues on ne sait d’où, le touchent simultanément. L’équipage luttera jusqu’au petit matin pour colmater les voies d’eau. Il coule le lendemain vers 10H et 523 naufragés seront recueillis, eux aussi, par le Sado Maru.

Etrange nuit. Tandis que des vaisseaux japonais coulaient les navires russes de rencontre, d’autres étaient là pour en recueillir les survivants.

22H00. Le cuirassé Navarin, déjà fort bas à l’arrière à la suite d’avaries subies durant la bataille, encaisse une torpille. L’équipage lutte quatre heures pour le garder à flot. C’est alors qu’arrive une nouvelle torpille. Il chavire et coule.

22H30. Le cuirassé Sissoï-Veliky subit, à l’instar des autres, une de ces torpilles surgies de nulle part qui lui endommage le gouvernail. La nuit durant, il zigzague péniblement vers l’île de Tsoushima qu’il atteint à l’aube. Repéré et attaqué, il finit par couler vers 10 heures.

Q60

De son côté, l’amiral Nébogatov a imposé aux cinq navires qui lui restent l’occultation de toutes leurs lumières. La petite escadre a navigué la nuit durant à petite allure et Vladivostok n’est plus qu’à 500 kilomètres. Bref regard sur sa flottille : il y a là le Nicolas-Ier, censé être un coule-tout-seul mais qui y va vaillamment ; le dernier borodino, l’Orel, en assez mauvaise condition depuis les combats de la veille ; les deux « fers à repasser » Apraxine et Séniavine, intacts mais désespérément lents ; enfin, le croiseur protégé ultra-rapide (24 nœuds) Izoumroud, commandé par l’énergique capitaine Vassili Fersen. Tout cela pourrait constituer une petite unité de combat valable contre un adversaire de puissance similaire, n’étant la faible portée de son artillerie : elle ne dépasse pas 9000 mètres. Certes, des canons modernes ont été placés sur les deux fers à repasser, mais on les a montés dans d’anciennes tourelles dont les ouvertures, trop basses, limitent leur hausse ! Il y aurait bien l’Orel, mais faut voir son état :

Q61

Le pont de l’Orel après la bataille.

Seulement, le chemin de Vladivostok était parfaitement prévisible et les Japonais veillent. Les premières fumées apparaissent à l’horizon dès six heures du matin. Bientôt, elles se multiplient, venant de toutes les directions. A 9 heures, les Russes sont complètement cernés par les cuirassés de Togo, les croiseurs de Kamimura et une vingtaine de destroyers et de torpilleurs. Déjà tombent les premiers obus…

10H00. L’officier de tir confirme à Nébogatov que les Japonais restent à 11000 mètres et ne semblent pas vouloir s’approcher. Incapables de tirer à cette distance, les Russes ne peuvent même pas se défendre ! L’amiral convoque son état-major et, avec quelques hésitations, annonce son intention de se rendre pour éviter un massacre inutile, précisant ensuite qu’il prenait sur lui seul la responsabilité de cette reddition :

« Je serai sans doute fusillé pour cela mais je suis maintenant une vieille carcasse et ma vie n’a plus d’importance. Vous avez sujet de vous désoler, mes enfants, mais après ce moment de honte, vous pourrez contribuer au relèvement de notre marine et servir ainsi votre Tsar et votre Patrie. »

Soit qu’ils aient craint une ruse, soit qu’ils se soient piqués au jeu, les Japonais mirent une certaine mauvaise grâce à cesser leurs tirs en apercevant le drapeau blanc. L’amiral Togo lui-même le confirme :

« Nous ne nous y attendions pas du tout. Ce fut vraiment très étrange. Nous fûmes surpris et un peu déçus. »

Profitant du flottement, le capitaine Vassili Fersen, pas du tout d’accord, lance à fond les 17.000 chevaux de son Izoumroud et brise le cercle japonais pour s’éloigner vers le nord. Il n’atteignit cependant pas Vladivostok : constamment poursuivi et manquant de charbon, le croiseur fut échoué et sabordé dans la baie de Wladimir.

Q62

La reddition de l’amiral Nébogatov. Togo l’autorisa à conserver son épée. Des équipages de prise japonais montèrent à bord des navires, qui furent ensuite dirigés vers le port de Sasebo.

Ce même 28 mai. 15H00. Le 3ème « fer à repasser », l’Oushakov, que la bataille avait éloigné du reste de sa division, se heurte aux croiseurs Azama et Yakumo. A bord de ces derniers, on connaît la reddition de Nébogatov survenue quelques heures plus tôt, aussi les Japonais proposent-ils aux Russes de se rendre, étant donné que…

Le capitaine Mikloukho-Maklaï réplique sèchement : « La suite de votre message ne m’intéresse pas. Nous ouvrons le feu ».

Les Japonais prirent un peu de recul et, une fois hors de portée des 257mm de l’Oushakov,  tirèrent à leur tour. Le cuirassier côtier chavira peu après, emportant son commandant.

Q63

La fin de l’Oushakov.

Reste, dans cette funèbre série, le croiseur-cuirassé Dmitry-Donskoï, si souvent vilipendé par Rojestvenski au cours du voyage pour ses maladresses et ses pannes à répétition et qui est un peu le Fort Alamo de cette histoire. Il s’était discrètement éloigné la veille en fin de bataille puis, sous black-out total, avait échappé aux pièges de la nuit. De par ses avaries, il pouvait difficilement dépasser la vitesse de 9 nœuds quand il fut repéré au petit matin. Pas moins de dix navires japonais, dont six croiseurs, s’élancèrent à sa poursuite. Le Donskoï chercha à leur échapper. Les chauffeurs allèrent jusqu’à jeter de l’huile dans les chaudières au risque de les faire exploser mais sans succès : malgré ses pistons surmenés, le croiseur plafonnait à 14 nœuds.

Il fut rattrapé en milieu d’après-midi. Comme pour l’Oushakov, les Japonais proposèrent une reddition aussitôt rejetée. Au cours de la bataille qui s’en suivit, il cracha tout ce qu’il pouvait de ses vieux 203mm jusqu’à endommager trois croiseurs – armés il est vrai de simples 152mm, bien qu’à tir rapide – et couler deux torpilleurs. Arrêtant les frais, les Japonais se retirèrent, non sans communiquer la position de ce vieux dur-à-cuire au cuirassé nippon le plus proche. A ce moment, le Donskoï embarquait de l’eau à la tonne et ne flottait plus qu’à la force de ses pompes. Grièvement blessé, le capitaine Lebedev ordonna de mettre le cap sur l’île coréenne toute proche de Ulleung-do.

Q64

Alors qu’il en approchait, le hasard voulut que deux torpilleurs russes intacts et bien pourvus en charbon, le Bedovy et le Grosny, le repèrent et le rallient. Les hasards n’arrivant jamais seuls, une troisième torpilleur, le Bouiny, se présenta à son tour, celui-là même qui avait récupéré les survivants du cuirassé Oslyabia d’abord, Rojestvenski et son état-major ensuite.

Le stock de combustible du Bouiny étant au plus bas, on ne pouvait que l’abandonner. Il fut décidé que son équipage et les rescapés du cuirassé passeraient sur le Donskoï tandis que l’amiral et sa suite iraient sur le Bédovy. On trouva miraculeusement une chaloupe en état pour procéder à l’opération. Il faut noter que la décision n’émanait pas de Rojestvenski. Celui-ci était dans un coma léger, suite à une esquille plantée dans le cerveau.

Le Bédovy et le Grosny s’éloignèrent. A moins d’une mauvaise rencontre, ils avaient toutes les chances d’atteindre Vladivostok. Quant au Bouiny, il fut coulé d’un coup de canon.

En milieu de matinée du 29, le Dmitri-Donskoï arriva enfin à l’île coréenne de Ulleung-do (alors appelée île Dagelet) où les Russes débarquèrent. Leur vaillant vaisseau, sabordé par ouverture de ses vannes Kingston, coula pavillon haut.

Et l’amiral Rojestvenski ?

Nous avions laissé l’amiral Rojestvenski, entouré de son état-major, sur le torpilleur Bedovy en route pour Vladivostok sous l’escorte du Grosny avec assez de charbon pour y parvenir. Mais cette folle histoire ne pouvait se terminer sur une issue aussi conventionnelle…

Quand il avait examiné l’amiral, le docteur Kudinov avait fait la grimace : des blessures multiples dont l’une, sur la hanche droite, laissait l’os à nu, une hémorragie sous la clavicule, une plaie à la cheville « saignant comme une fontaine » mais surtout, une fracture du crâne avec une esquille d’os plantée dans le cerveau ; un état oscillant entre sommeil comateux et de brèves émergences en plein cirage. Le genre de blessé à ne pas secouer.

Q65

Or, lui-même et son état-major se trouvaient sur un torpilleur, le plus inconfortable des bateaux : il semble fendre les vagues mais, en réalité, chacune d’elle est un coup de masse sur la proue, alors, çà bloque, çà repart et çà tangue. De plus, sa coque longue et étroite le voue à des mouvements de roulis bord sur bord. Pour compléter le tout, il y a ses machines disproportionnées à sa taille. Sur un cuirassé, elles se dissimulent au plus profond de ses entrailles, bien abritées dans leur gangue d’acier, mais sur un torpilleur, elles sont juste sous le pont (de bois) et les fines tôles de la coque font caisse de résonance. Le chahut est infernal, tout vibre. Impossible de se tenir debout.

Et il y a les membres de l’état-major. Là, l’atmosphère est morose. Leur évacuation-express du Souvarof pouvait encore passer pour l’exécution d’une instruction précise : si le cuirassé-amiral est désemparé, il est normal d’embarquer sur un torpilleur pour gagner une unité de combat encore en état. Pas de leur faute s’ils n’en n’ont pas trouvé.

Mais que plus tard, ils aient abandonné les survivants de l’Oslyabia sur le Dmitri Donskoï, tout près d’être sabordé, tout en se réfugiant sur le Bedovy, intact et bien taillé pour rallier Vladivostok, cela, ça ressemble à une désertion et ils ont dû sentir de lourds regards peser sur leur nuque. Ils se rendent bien compte que la fin de la guerre est proche et que s’ouvrira alors la chasse au bouc émissaire, ce Saint-Graal des hautes-autorités incompétentes. Seule solution : s’abriter derrière le plus élevé en grade, c’est à dire l’amiral. Encore faut-il qu’il reste en vie. Aussi demandent-ils au capitaine Baranov, en charge du Bedovy, de diminuer l’allure pour le confort de son auguste passager.

Diminuer l’allure… ! Cela ne pouvait pas rater : ce 28 mai vers 14heures, deux destroyers japonais se profilèrent à l’horizon, gagnant rapidement sur les deux Russes. Le Grosny demanda instructions. Du Bédovy, on lui demanda quelle vitesse il pouvait tenir. A la réponse « vingt-deux nœuds », il lui fut ordonné de faire route sur Vladivostok.

« Mais… pourquoi ne pas accepter le combat ? demanda le capitaine du Grosny.

C’était jouable. L’armement des deux camps était similaire : un 76mm et quelques canons-revolver de 47. Et, bien entendu, les torpilles.

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Le destroyer japonais Sazanami. Il pouvait atteindre la vitesse de trente nœuds.

L’état d’esprit des équipages était sans doute diamétralement opposé. Un gros désir de revanche habitait probablement les Russes, témoins impuissants du désastre de la veille. A l’inverse, les Japonais savaient la guerre gagnée. Ils devaient commencer à rêver de vie civile, de douceurs du foyer, de bols de saké, de haiku, de sushis et de toutes ces choses. On avait déjà remarqué leur prudence inhabituelle devant la hargne du Dmitri Donskoï. Alors,… pourquoi pas ?

Mais le Bedovy ne répondit pas. Le capitaine du Grosny raconte :

« Voyant le Bedovy réduire sa vitesse, je l’imitai afin de demeurer à sa hauteur. Peu après, je le vis hisser un pavillon blanc et celui de la Croix-Rouge. J’ordonnai alors de mettre à toute vitesse. »

En fait, le chef d’état-major de Rojestvenski, Clapier de Colongue, avait imposé la reddition car, affirma-t-il plus tard, les cahots du combat ou de la fuite auraient achevé l’amiral. Il devait plutôt penser à la tête des gens de Vladivostok qui, s’attendant à accueillir une flotte, n’en verraient que son état-major encaqué sur un torpilleur !

Les deux destroyers nippons, le Sazanami et le Kagero, passablement étonnés par la tournure des événements, approchèrent. Le second se mit en chasse du Grosny mais le perdit bientôt de vue. Quant au commandant du premier, le capitaine Aiba, il fit transborder une escouade de prise sous la conduite de son second. Ce dernier, avant toute chose, détruisit la radio du Bedovy. Quand on lui annonça que l’amiral ennemi était à bord et blessé, il eut évidemment la surprise de sa vie et demanda à le voir, promettant de ne pas le déranger.

Il ouvrit donc doucement la porte de la cabine où reposait l’amiral, y jeta un rapide coup d’œil, referma le plus silencieusement possible et se retira sur la pointe des pieds, laissant une sentinelle à qui il recommanda de se faire discrète. Scène que la presse de l’époque présenta ainsi :

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… ce qui est infiniment plus dramatique !  

Le Sazanami prit le Bedovy en remorque et les prisonniers furent remis au croiseur Akashi qui les conduisit au port de Sasebo. Toujours inconscient, Rojestvenski n’y vit pas les vaisseaux de l’amiral Nébogatov, sur lesquels s’activaient les ouvriers de l’arsenal. Il fut immédiatement dirigé vers l’hôpital de la ville où des chirurgiens japonais l’opérèrent aussitôt. Il apparut très vite que ses blessures étaient plus spectaculaires que graves et qu’il s’en remettrait rapidement.

L’amiral Togo vint personnellement s’enquérir de la santé de son prisonnier et multiplia les phrases consolatrices bien faites pour satisfaire la presse conviée pour la circonstance :

« Une honorable défaite n’implique aucune honte. Les combattants souffrent des deux côtés. Une seule chose compte : faire son devoir. Vos hommes se sont battus très vaillamment ; je les admire tous et vous en particulier. (…) Le respect général vous est acquis. »

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… et l’événement fut photographié. Remarquez la cigarette de Rojestvenski. Pas de doute : il allait mieux.

Epilogue

La paix fut signée le 30 août 1905 aux Etats-Unis, à Portsmouth. Libéré peu après, l’amiral quitta le Japon à la mi-novembre avec la plupart des prisonniers russes de la guerre. Le 19 décembre suivant, il était à Saint-Pétersbourg. L’Amirauté s’empressa d’admettre ses droits à la retraite, assortie d’une pension généreuse. Bien entendu, il était invité à en dire le moins possible sur les détails de ses aventures.

Sa popularité et la bienveillance du Tsar à son égard le mettaient à l’abri de la chasse aux boucs émissaires. Celle-ci fut donc lancée sur ses subordonnés, essentiellement son état-major coupable d’avoir livré le Bedovy et l’amiral Nebogatov pour s’être rendu au lieu de saborder ses vaisseaux.

Cité comme témoin, Rojestvenski fit des pieds et des mains pour prendre toute la culpabilité sur lui. Un exemple de se plaidoirie, à propos de la reddition du Bedovy :

« Messieurs les juges, je veux que la honte de ce crime s’imprime dans l’esprit des générations futures par la punition du coupable, qui vous est clairement désigné par l’article 279. Par cet article, le coupable est unique et c’est le plus élevé en grade : c’était donc moi. La flotte et la nation russe blessées ont confiance en vous ; aussi, j’attends ma punition. »

Mais la cour militaire ne voulut rien entendre. A l’inverse, elle condamna à mort trois officiers de l’état-major, le commandant du Bedovy, l’amiral Nébogatov et les capitaines de ses vaisseaux.

Toutefois, dans un souci d’apaisement ou par lucidité, le tsar Nicolas II commua ces peines en détention à vie ; les condamnés furent tous discrètement libérés après deux ou trois ans.

Quant à Rojestvenski, il ne profita pas longtemps de sa retraite. Il s’éteignit le 14 janvier 1909.

Ainsi s’acheva l’odyssée de la Deuxième Escadre du Pacifique. Comme je l’ai écrit au tout début, on pourrait la résumer en une phrase. Mais vous conviendrez qu’en Histoire, quand on se satisfait des grandes lignes, on se prive de beaucoup de choses !

Sources partielles :

La flotte condamnée à mort, Richard Hough, 1959

L’agonie d’un cuirassé, d’après les notes du capitaine Semenof, Commandant de Balincourt, 1909

La guerre russo-japonaise sur mer, Gérard Piouffre, 1999

La guerre russo-japonaise, R. Meunier, 1906

La bataille de Tsushima, N-L Klado, 1905

Les enseignements de la guerre russo-japonaise, J-L de Lanessan, 1905

L’esprit de la guerre navale , René Davely, ed. Berger-Levrault, Paris 1909

J’ai régulièrement cité l’ingénieur en chef de la Deuxième escadre, le sympathique Eugène Politofsky, dont les lettres expédiées à sa femme forment un recueil paru sous le titre : « De Libau à Tsoushima ». Vous le trouverez ici :

http://www.allworldwars.com/From-Libau-to-Tsushima-by-Eugene-Politovsky.html

3 réflexions sur “Le volet naval de la guerre russo-japonaise (1904-1905)”

  1. Cher Bob, comme de coutume, ton récit historique est passionnant et il se lit comme un bon polar.
    Je ne connaissais pas du tout cette guerre et ses batailles navales. Peut-être avais-je dormi pendant la dissertation de mon prof d’histoire, à l’epoque où je fréquentait l’Athénée Royal de Gand.
    Je te félicite pour la recherche fouillée mais aussi et surtout pour ton écriture humoristique et vivante. Ce qui frappe, au delà du bruit des obus qui éclatent, c’est le jeu politique, les intrigues et l’incompétence de certains responsables.
    J’ai lu la trilogie de la 2ieme guerre mondiale, écrite par l’historien Rick Atkinson. Les intrigues politiques entre Churchill, Roosevelt et celles sur le terrain entre Patton, Eisenhower et Montgomery, rappellent étrangement les dissensions que tu décris dans ton rapport.
    40 ans après la Crimée, les hommes, politiciens et militaires, n’ont pas changé.
    Amitiés,
    Guy

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    1. Grand merci, Guy, pour cette approbation appuyée. Tu es un sacré lecteur, dis donc ! T’être farci une telle tartine en si peu des temps ! C’est qu’on est pas loin de 120 pages-papier…
      Je ne pense pas que tu aies raté le cours sur cet épisode quand tu étais aux études. Il n’y en a sûrement pas eu. Pour ma part, je connaissais vaguement l’affaire du Dogger Bank par « les belles histoires de l’Oncle Paul » qui paraissaient dans Spirou, c’est dire !
      J’ai pris un énorme plaisir à collationner, croiser et recouper les sources, sans compter le rassemblement d’un maximum d’illustrations. Le web est merveilleux pour cela et nous vivons en ce sens une époque privilégiée. Pourtant, un détail m’a montré à quel point j’étais old fashion. Tous les ouvrages sur le sujet reposent sur une sélection picorée dans les deux livres de W. Sémenof, qui fut témoin direct. Or, j’ai pu me les procurer pour quelques sous dans leur édition originale de 1906. J’ai rarement eu autant de satisfaction à acquérir matériellement (plutôt qu’en version digitale) deux bouquins : ils ne relatent pas une histoire, ils SONT l’Histoire.
      Dans une quinzaine, je vais aller promener mes rangers et mes dix kilos superflus du côté des Minoens, la Crète, Knossos, tout çà. J’en ramènerai une idée ou pas, selon l’inspiration. La vôtre, en revanche, est inépuisable et les récits de vos pérégrinations sont toujours aussi passionnants.
      Mon meilleur souvenir à Marleen, mon co-pilote de side-car, et à bientôt.
      Bob.

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      1. Cher Bob, je me suis mis à lire dès que ton livre parut sur WP. C’était ça ou une sieste. Ton livre est passionnant et les photos remarquables!
        On te souhaite un bon voyage en Crète, ramène-nous un livre sur le Minotaure.
        Amitiés, Guy et Marleen

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