LES PREMIERES PYRAMIDES

P26

On vient d’inhumer le pharaon Khâsekhemoui, fondateur de la IIIème dynastie. Son tombeau de briques crues se présente comme un rectangle de 69 mètres de long sur seulement 12 de large. A l’intérieur s’allonge un couloir bordé de cinquante-huit chambres bourrées de victuailles et d’offrandes de toutes sortes. En son milieu, il y a le caveau de 5,30 x 3,30 mètres, enterré à deux mètres de profondeur. Ses murs et son sol sont garnis de dalles de pierre et çà, c’est une première mondiale.

Une muraille rectangulaire à redans de 123 mètres par 64 pour 5 mètres d’épaisseur, le tout en briques crues, complète l’ouvrage.

P2

Khâsekhemoui, initialement simple prince de la puissante ville de Nekhen ( la Hiérakonpolis des Grecs) , a conquis le trône à la force de la hache et imposé la paix à l’Egypte après un quasi siècle de désordres et d’émeutes à caractère religieux : fidèles d’Horus contre adorateurs de Seth.

Dans l’intérêt de son fils et successeur Djéser, il lui restait à confirmer sa légitimité posthume, dont il savait qu’elle était discutable. Il avait donc choisi de se faire inhumer dans la nécropole royale traditionnelle d’Abydos.

Il reposerait ainsi aux côtés des grands ancêtres, Menès, Narmer, Djer et beaucoup d’autres. Sauf que le Pouvoir a glissé vers Memphis, loin dans le Nord, et qu’Abydos, nécropole de l’ancienne capitale This (ou Thinis), est loin de tout et très exposée aux aléas : les troubles sont passés par là et la plupart des tombes royales, en briques crues, ont été éventrées par les pillards.

C’est le drame de l’Égypte : quand la pagaille s’installe, les fouilles sauvages explosent. C’est toujours vrai à l’instant où j’écris ces lignes…

Quand on sait que l’éternité du roi défunt et son rôle bienfaisant sur les Vivants dépendent de l’intégrité de son sanctuaire, c’est fâcheux. Autant dire que ces destructions ont privé le pays d’une grosse partie de ses divinités tutélaires, les anciens pharaons qui donnaient à cette civilisation en devenir un semblant de liant… disons national.

Parce qu’en ces temps lointains, ni Osiris ni Anubis n’ont encore fait leur entrée au Panthéon égyptien. Chaque village a son dieu particulier et ignore superbement ceux que l’on prie ailleurs. Seuls surnagent Horus et Seth mais c’est à cause des troubles évoqués plus haut : toute la mythologie qui les accompagne reste à écrire. Et quand tel village acquiert de l’importance, son dieu protecteur suit le mouvement mais ne déborde pas pour autant de sa province.

Les plus grands temples ne dépassent guère la taille de nos églises campagnardes. Dans le meilleur des cas s’y adjoignent quelques cabanes pompeusement baptisées « Maison de Vie » où de rares scribes exercent la prêtrise à tour de rôle, tiennent l’état-civil, tirent des horoscopes et redéfinissent les parcelles de terre après l’inondation.

Tout de même, quelques centres se détachent de la masse et parviennent même à susciter des pèlerinages profitables au commerce. Du Sud au Nord, nous trouvons Abou (Eléphantine) avec son dieu Khnoum, gardien des sources du Nil ; Chemnou (Hermopolis) avec Thot et une version de la création du monde basée sur l’interaction de quatre couples divins ; Memphis, qui a Ptah, le dieu potier qui nous a tous modelés dans l’argile – et gardé une copie, le Ka, pour ses archives.

Plus haut encore, mentionnons Iounou (Héliopolis) qui adore le très solaire Atoum-Rê sous la forme d’un monolithe conique appelé benben et enfin la ville deltaïque de Sa (Saïs), protégée par la redoutable déesse guerrière Neith, qui nous la joue façon Xéna.

Telle est – ou plutôt telles sont les religions égyptiennes des débuts : un puzzle émietté.

De retour à Memphis, Djéser a dû rassembler toutes les têtes pensantes de sa Cour pour définir le lieu et la forme de son propre tombeau. Les proches de Pharaon sont pratiquement tous de sa famille, oncles, cousins, neveux. Parmi eux : Imhotep. Un jeune homme brillant dont nul ne sait encore – et même pas lui ! – qu’il deviendra le premier génie répertorié de l’Histoire Humaine.

P29

Le renom posthume d’Imhotep fut tel qu’il fut rapidement déifié et ses représentations sont nombreuses. Celle-ci est l’une des plus belles.

Sans doute a-t-il longuement exposé les inconvénients de cette inhumation en Abydos au milieu de tombes antérieures dévastées. Sans doute faudra-t-il continuer à y bâtir quelque chose pour ne pas choquer les provinces mais seulement des tombeaux vides, des cénotaphes. Le vrai sanctuaire est à bâtir ici, à Memphis, et plus précisément dans la nécropole de Sakkarah, facile à surveiller.

Et dans la foulée, il a sûrement souligné l’intérêt du lambrissage de pierre du caveau de Khâsekhemoui, tellement supérieur à l’habituelle terre sèche et friable. Et au fond,… pourquoi seulement le caveau ? Une demeure d’éternité exige un matériau éternel, à savoir le calcaire si abondant dans la région. Cela fait des siècles que les potiers taillent des vases d’une seule pièce dans des blocs de pierre ; en confectionner des briques ne leur posera aucun problème !

Et pour ceux qui doutent encore, Imhotep assène son argument-massue : la moitié des pharaons déifiés se sont évaporés à la suite de la destruction de leur tombeau, laissant sans protection des générations d’Egyptiens. Il faudra conférer à Djéser une puissance magique sans précédent pour qu’il puisse, d’outre-tombe, prendre en charge cette multitude d’âmes à la dérive. Et il n’y a qu’une façon d’y arriver : assortir un tombeau parfait d’un rituel parfait. Tout était à réétudier.

Quand les travaux commencèrent, il ne fut d’abord question que d’un mastaba classique. Il faut entendre par là un bâtiment plat et carré, genre podium, aux murs légèrement inclinés vers l’intérieur et surmontant un puits s’ouvrant sur une chambre souterraine. Une autre petite chambre, murée, appelée serdab, abrite une statue du défunt. Elle peut contempler les offrandes qu’on lui présente dans une chapelle voisine par deux trous forés dans la paroi

.

Les mastabas royaux ne diffèrent guère de ce schéma, sinon par la taille. Celui de Djéser sera de forme carrée d’environ 62 mètres de côté et orienté autant que possible selon les quatre points cardinaux. Il couvrirait un puits débouchant dans la chambre funéraire creusée quelque 30 mètres plus bas.Le chantier fut sans doute mené à bonne fin dans des délais rapides : l’artisanat nécessaire était pré-existant. Memphis ne manquait ni de carriers, ni de sculpteurs, ni de mineurs. On attendait simplement d’eux une application différente de ce qu’ils faisaient d’ordinaire. En somme, les Égyptiens faisaient du neuf avec leurs moyens ancestraux. On en vint bientôt aux finitions, avec un parement soigneusement ravalé en calcaire blanc venu de Roaou (actuelle Tourâh), une carrière située de l’autre côté du fleuve, proche de l’actuelle Helouan.

Mais on était loin du super-rituel préconisé par Imhotep. Fallait trouver mieux qu’un simple mastaba, même blindé à la pierre de taille. Il n’est pas impossible qu’il se soit promené dans la nécropole en quête d’une inspiration et soit tombé par hasard sur ceci :

P19

Il s’agit du mastaba de la reine Her-Neith, épouse de Djer de la Ière dynastie. A bien y regarder, le centre du bâtiment offre une sorte de tertre plat, de toute évidence inspiré du modeste cairn des tombes préhistoriques. Un tertre… le visage d’Imhotep s’est sans doute illuminé d’un sourire béat : il tenait son idée : une pyramide à degrés !

 

La première construction en pierre de l’Histoire.

Au staff de chantier, les objections ont dû être nombreuses, impossibilité de construire si haut, coût prohibitif de l’entreprise, pénurie de main d’œuvre, problèmes logistiques insurmontables, etc. Mais Imhotep balaya toutes les réticences et, fort de la carte blanche que lui laissait le roi, ordonna la taille de milliers de blocs de pierre. Les carriers s’y emploieraient toute l’année et les accumuleraient à proximité du mastaba en attendant l’inondation annuelle. Quand celle-ci arriverait, les paysans en chômage pour quatre mois, se chargeraient de les mettre en place au moyen d’une rampe. Il allait de soi qu’ils seraient payés en nourriture.

Le mastaba initial disparut bientôt sous les blocs de calcaire. Il ne serait plus que l’étage inférieur d’une pyramide à quatre degrés. Le principe était de construire un noyau, une espèce de tour carrée, contre laquelle on disposerait d’épaisses couches de pierres posées à lit déversé, c’est-à-dire inclinées vers l’intérieur, le sommet de chaque tranche deviendrant tout naturellement un degré.

P4

Le chantier dut susciter beaucoup d’enthousiasme dans la population. Il offrait du travail à tous et à chacun dans sa spécialité : forgerons du cuivre pour l’outillage, menuisiers pour les traîneaux et les barques, briquetiers pour les rampes, mariniers pour charrier les blocs en provenance de Roaou, bourreliers pour les courroies, cordiers tressant le lin et le papyrus, potiers pour le transport de l’eau, boulangers et brasseurs,… la liste est longue.

On avait sûrement pris grand soin de préciser la finalité de l’entreprise : faire du roi un précieux conseiller auprès des dieux, connaissant bien les besoins de la vallée et de son peuple grâce à ses années de pouvoir terrestre. On n’est pas loin de l’esprit des cathédrales et en plus, tous ces gens étaient rétribués. Excepté pour les prisonniers de guerre, l’Égypte ne connaissait pas l’esclavage.

Après quelques années, il devint clair que les travailleurs avaient « pris la manière » et que la bonne fin du chantier ne faisait plus aucun doute. On décida alors – pourquoi s’en priver ? – de porter le nombre de gradins à six.

P5

Infatigable, Imhotep se tourna alors vers la mise en pierre du rituel. Jusque là, la spiritualité égyptienne misait à fond sur la Magie du Verbe, suggérant qu’une chose suffisamment répétée finit par devenir vraie. Le roi en titre recevait des honneurs divins et on le désignait systématiquement comme « le Dieu vivant » ou « le Dieu du palais ». Bref, on faisait du matraquage publicitaire auprès des dieux.

Totalement insuffisant aux yeux d’Imhotep ! Il conçut alors un grand complexe dont la pyramide ne serait qu’un élément. Cette dernière étant considérée comme la tombe de Djéser en tant que roi de Basse-Égypte, il en construisit une autre, souterraine, pour le pharaon en tant que roi de Haute- Égypte (on la nomme aujourd’hui la tombe sud).

P6

D’autres constructions adjacentes représentent le palais, avec ses bureaux, ses pavillons, une estrade d’apparat, un chemin processionnaire (aux angles arrondis pour ne pas rompre les rangs) et, bien sûr, le serdab. A noter que ces constructions sont factices : leur masse est pleine et les portes sont fausses. Normal : tout est dans le symbolisme.

Quand Djéser trépasse après trente-six ans de règne, en -2611, Imhotep a toutes les raisons d’être satisfait. Son roi bénéficiera d’un temple et d’un culte tels que les dieux ne peuvent décemment pas s’opposer à sa déification. D’ailleurs, la pyramide, qui dépasse fièrement des murs qui l’entourent, figure un escalier tendu vers ce qu’il y a de plus symbolique de l’Éternité aux yeux des Égyptiens : les étoiles circumpolaires, celles qui ne disparaissent jamais sous l’horizon et qu’on appelle pour cela les Impérissables. Çà, mon bon Monsieur, c’est du rituel, de l’efficace et surtout du jamais-vu ! La Majesté de Djéser a toutes les raisons d’être satisfaite.

P21

Djéser : « Ne vous y trompez pas : je cache ma joie, qui est pourtant bien réelle ».

Résumons. Les parents des ouvriers d’Imhotep s’en tenaient à la brique crue dont on sait que pour un tombeau « éternel », c’est un peu juste. S’il était nécessaire de le démontrer, il suffit de voir ce qui reste de la dernière demeure du pauvre Khâsekhemoui, père de Djéser :

P7

… et de celle du fiston, construite seulement trente ans plus tard.

P8

Le contraste est tel qu’on a peine à admettre qu’un tel progrès ait pu se produire en l’espace d’une seule génération. C’est pourtant le cas et certains détails prouvent que ces ouvriers si entreprenants manquaient d’expérience dans la construction en pierre et le savaient. Ils ont utilisé des petits blocs faciles à manipuler au lieu des dalles massives des constructions ultérieures. Le site offre en apparence de nombreuses colonnes que leur similitude avec celles du Parthénon ont fait qualifier de « protodoriques ».

P22

Pourtant, ce ne sont que de fausses colonnes, soit engagées à demi dans une façade, soit la tranche de murs porteurs sculptées pour donner un effet « colonnade ». Il est clair qu’ils se méfiaient de la solidité réelle ou supposée d’une authentique colonne libre.

P10

Cette défiance vis-à-vis de la robustesse de la pierre calcaire se retrouve dans la statuaire de l’époque, fine et précise, mais montrant des personnages au cou quasi inexistant. On dirait qu’ils ont tous reçu un coup sur la tête ! En réalité, les sculpteurs appréhendaient de décapiter leur œuvre d’une frappe maladroite de leur ciseau. Un cou, c’est trop fin. Ça casse.

Il faut y voir la prudence de ces hommes, les premiers au monde à réellement sculpter la pierre, et qui devaient donc en briser beaucoup. Mais en une génération, ils sauront trouver les bons gestes.

 

Vers une rationalisation progressive.

Exit Djéser. Le pharaon nouveau est son fils, Djéser-Ti. On ne l’a identifié sous ce nom que depuis peu de temps et avec quelque réserve. Jusque là, on ne le connaissait que comme Horus Sekhemkhet, et la plupart des ouvrages de référence continuent à le désigner ainsi.

La question du tombeau du nouveau roi provoqua certainement des débats houleux. Certains ont dû soutenir que le super-sanctuaire de Djéser devait lui permettre de prendre en charge les défunts du dernier siècle et qu’il ne pouvait s’agir que d’un « one-shot », vu le prix exorbitant de l’entreprise. D’ailleurs, la fin du règne a vu quelques années de disette, propre à la région memphite, qui ne pouvait s’expliquer que par la désorganisation de l’agriculture locale par manque de bras et de têtes, tous occupés sur le chantier.

D’autres avancèrent que Memphis débordait d’artisans en tous domaines, dont certains venus des quatre coins de la vallée, et qu’il était inconcevable, tant d’un point de vue social que pour la paix publique, d’annoncer tout de go qu’on ferait désormais un sanctuaire allégé assorti d’un retour à la terre pour tout le monde…

Djéser-Ti aurait pu trancher : « à Seth les économies ; on fera comme pour Papa, non mais sans blague ! »

On choisit un emplacement au Sud-Ouest du précédent. Imhotep, toujours vivant, en traça les plans à la lumière de l’expérience acquise, fit monter les premières assises (on y a retrouvé son nom)… puis mourut à son tour.

Comme on n’a jamais retrouvé son mastaba personnel, on peut penser qu’un caveau lui avait été réservé dans l’inextricable réseau de chambres et souterrains – un vrai plat de macaronis – courant sous le sanctuaire de Djéser, tous pillés depuis longtemps.

Le chantier s’en trouva désorganisé et les responsables revirent les plans à la baisse, prévoyant notamment une enceinte beaucoup plus restreinte que celle prévue initialement. Pour la pyramide, rien ne fut modifié. Le projet prévoyait une hauteur de 70 mètres pour 120 mètres de base et 7 gradins. C’est un peu plus grand que celle de Djéser : 62 mètres de haut pour 121×100 mètres à la base (oui, c’est un rectangle) et 6 gradins. L’appétit était venu en mangeant !

Mais les parties souterraines sont fort différentes. Chez Djéser-Ti, 132 caves à offrandes sont creusées le long d’un impeccable couloir en U et l’accès au caveau se fait par une descenderie oblique plus rationnelle que le système précédent, qui était basé sur un puits verrouillé par un bouchon. Notons que ces caves sont en dehors du périmètre de la pyramide afin de ne pas en gêner la construction.

P23

Mais Djéser-Ti décéda en -2605 après un règne de seulement six ans. Les travaux furent aussitôt interrompus. Même la rampe est restée en l’état. On la retrouva en 1951, en même temps que ce qui restait du complexe, dissimulé jusqu’alors sous des monceaux de sable. Comme l’a souligné Jean-Philippe Lauer à ce propos : « A Sakkarah, une dune n’est jamais innocente ».

Les égyptologues qui atteignirent la chambre funéraire eurent un choc au cœur en y trouvant un sarcophage d’albâtre scellé et orné d’une couronne de fleurs.

P11

Un drôle de sarcophage, s’ouvrant du côté des pieds. Il prouve indirectement que les rois étaient déjà momifiés. Pour introduire Sa Majesté dans ce caisson comme une torpille dans son tube, il fallait bien qu’elle fût raide comme un stockfish !

Malheureusement, il était vide. Les funérailles de Djéser-Ti en son tombeau n’avaient été qu’un simulacre. Peu soucieux de se faire ensevelir sous un tas de caillasse à peine ébauché, le pharaon a dû se faire discrètement inhumer dans un mastaba, sinon royal, du moins complet !

Son successeur, Khâba, se choisit un site plus lointain, à mi-chemin entre Sakkarah et Gizeh, près de l’actuel village de Zaouiêt el-Aryan. Par rapport à ses prédécesseurs, ses moyens ont considérablement diminués. Il opte pour une construction plus modeste : 83 mètres à la base pour 45 mètres de haut et un nombre indéterminés de degrés. Le couloir souterrain en U avec 32 caves à offrandes rappelle, en plus modeste, la configuration de Djéser-Ti.

… mais comme chez Djéser-Ti, il n’y a que les galeries souterraines qui aient été menées à bonne fin. Quoiqu’on ait trouvé des briques faisant partie, de toute évidence, d’une rampe de construction, la superstructure ne semble pas avoir dépassé quelques mètres. Cela a néanmoins suffit pour constater que les concepteurs avaient tenté une nouvelle expérience.

Jusque là, l’ossature des pyramides se fondait sur une tour massive et trapézoïdale contre laquelle on disposait d’épaisses couches de pierres maçonnées de hauteur décroissante, chaque dessus de couche devenant un degré. Les ingénieurs de Khâba, eux, remplacèrent la tour par un mince noyau, un peu comme un obélisque si j’ose risquer cet anachronisme. Cette absence de matière fut remplacée par une multiplication des couches s’y appuyant : treize pour chaque face.

Cette disposition a valu au sanctuaire de Khâba le nom de « pyramide à tranches ». Impossible de déterminer le nombre de degrés prévu par les concepteurs. Treize couches, donc treize degrés ? En théorie oui, mais cela aurait manqué d’esthétique. Peut-être comptaient-ils égaliser le dessus des tranches par deux ou trois, ce qui aurait donné en finale une pyramide à 5 ou 7 degrés.

On ne le saura jamais. Khâba trépassa prématurément en -2599 après seulement six ans de règne.

 

Faisons le point.

Avec le super-complexe de Djéser, le super-génie Imhotep avait fait du super-boulot. Il avait changé les mentalités, ouverts les esprits à la création, multiplié tous les symboles à portée de main, pétrifié en bon calcaire un palais entier où n’importe quel rite funéraire de n’importe quelle province pouvait être célébré pour l’apothéose de Pharaon auprès des dieux. Mais il avait soigneusement évité l’innovation technique aventureuse, refusant par exemple d’accorder la moindre confiance aux colonnes pour supporter quoi que ce fût !

Par la suite, on voit Djéser-Ti revoir à la baisse les plans que lui a concoctés Imhotep. En resserrant l’enceinte autour se sa pyramide, il fait plus qu’en raccourcir le périmètre : il balaye du même coup le simulacre de palais, les cours d’apparats et les chemins processionnels. Grosse économie de moyens et de temps qui – malheureusement pour lui – ne suffiront pas.

Avec Khâba, on tombe presque dans l’ersatz. Petite base, petite hauteur, quatre fois moins de caves à offrandes que chez son prédécesseur, un système de tranches multiples à pose facile et répétitive plutôt que la grosse affaire que constitue l’érection d’une grosse tour trapézoïdale, tout est « light ».

.P25

La pyramide « à tranches » de Khâba.

Khâba ne sera pas monté bien haut. On sent le malaise. Il est clair que les moyens financiers ont drastiquement baissé, mais pourquoi ? Les mauvaises récoltes de la fin du temps de Djéser additionnées au règne trop bref de ses deux successeurs ont peut-être affaibli la puissance royale au point d’en arriver là. Cela s’est vu.

Ou alors, comme je l’ai suggéré plus haut, ces chantiers répétés reposaient sur la seule région de Memphis et son économie ne pouvait plus suivre. Le sanctuaire à pyramide devait devenir une entreprise nationale ou disparaître.

Je ne suis pas loin de penser que ce fut la conclusion d’Houni, lorsqu’il succéda à Khâba.

 

Le rôle controversé de Houni.

Quand il accède au Trône des Vivants en -2599, on met, comme d’habitude, son futur tombeau à l’ordre du jour. Satanée question. Les moyens à y consacrer sont en chute libre. Nul ne conteste que le complexe à pyramide soit une merveilleuse machine à faire des dieux bienfaisants pour le plus grand bénéfice de tous mais dans les faits, Memphis est au bout du rouleau et dans les provinces, on se borne à regarder !

P18

Houni :  » faut tout reprendre à zéro ou on n’en sortira pas ! »

Une certain nombre de décisions tombent.

Jusqu’ici, couloirs, caves et chambres funéraires ont toujours été creusées dans le sol, les pyramides qui les surmontaient étant pleines. On craignait qu’une cavité dans la maçonnerie ne s’effondrât. Une méfiance remontant à Imhotep. Mais quelqu’un vient d’inventer l’encorbellement : si chaque assise des murs du caveau dépasse un peu de la précédente et à condition de monter suffisamment haut, les parois finissent par se rejoindre en une sorte de voûte. Le plafond ne peut plus tomber, il n’y en a pas !

Avec ce système, on élimine les longs, pénibles et coûteux travaux de mine. Et d’un !

Il y a le cas de la tombe sud. Indispensable sur le plan rituel si l’on veut garder la fiction d’une Haute et d’une Basse-Egypte. Exclu de s’en passer. Soit. Mais à la place d’un hypogée, on la présentera comme une petite pyramide satellite qui sera construite « entre les gouttes », entendez : en fonction des possibilités en blocs et en main d’œuvre. Et de deux !

Aux multiples demandes en ressources et personnel, les provinces ont toujours biaisé en expliquant que leur population n’entendait rien à ces nouveautés, qu’elle ne savait ni tailler ni manier des blocs de pierre, qu’elle ne comprenait pas le dialecte memphite et serait donc sourde aux ordres des contremaîtres…

Houni va jouer à fond la carte du cénotaphe. Puisqu’il est normal qu’un pharaon dispose de quelques simulacres de tombeau, il va en essaimer dans toute la vallée. Rien de grandiose : des mini-pyramides d’une dizaine de mètres de haut sans le moindre caveau en-dessous. Après le trépas du roi, son esprit viendra de temps en temps y séjourner pour répandre bonheur et prospérité autour d’elles. On peut présumer que les princes provinciaux subiront de lourdes pressions de la part de leurs propres ouailles pour qu’ils adhèrent à ce programme.

En attendant, ces mini-pyramides souligneront le pouvoir royal dans des coins qui ont parfois tendance à l’oublier et leur construction donnera savoir-faire et expérience à ceux qui y auront participé, ce qui créera une réserve de recrutement à l’échelle de tout le pays. Et de trois !

Quant au tombeau royal proprement dit, ce sera un mastaba à l’ancienne pour commencer. On verra plus tard s’il peut être « pyramidifié ». Après tout, c’est ainsi qu’Imhotep a procédé pour Djéser. Quant à l’emplacement, puisque Memphis est exsangue, on n’a qu’à aller plus loin, à Meidoum par exemple, à 40 kilomètres plus au sud. La région est prospère et sa population, flattée, participera avec enthousiasme. Sans compter qu’à partir de là, la vallée du Wadi Araba fend en deux le massif des montagnes orientale et mène droit au Golfe de Suez, qu’on n’a plus que l’ennui de traverser pour toucher au Sinaï et à ses mines de cuivre. Et de quatre !

P24

On voit bien la « tranchée » du Wadi Araba. Son extrémité ouest touche à la vallée quelques kilomètres au sud de Meidoum. A l’autre bout : le port de Wadi al-Jarf où l’on a retrouvé des papyrus datant de Khéops, le petit-fils d’Houni. 

Reconstitution, tout çà. On peut douter que ce genre de briefing se soit réellement passé. Mais toutes ces décisions ont été prises dans un laps de temps très bref. Prenez les mini-pyramides. Officiellement, on les nomme les « provinciales ». On en connaît sept mais leurs faibles dimensions et leur délabrement actuel suggère que d’autres peuvent encore dormir sous quelque dune.

On ne va pas les énumérer toutes.

Citons-en trois. La première a été trouvée à Sinki, près d’Abydos. Chaque côté fait 18,20 mètres. Elle a dû compter trois degrés mais ce qu’il en reste ne dépasse pas quatre mètres. La rampe de construction apparaît à droite. Les autres pyramides « provinciales » ont un peu le même aspect.

P12

Celle d’El-Kôlah, fouillée à fond par les archéologues belges dans les années ’50, présente 18,30 mètres de côté et également trois degrés dont il ne subsiste que huit mètres. Faute de calcaire fin à proximité, les bâtisseurs semblent avoir blanchi leur œuvre avec du pisé enduit de plâtre. Chose étrange, cette petite pyramide était flanquée de quatre rampes, une par face. Vraiment excessif pour une si modeste construction. Ne serait-ce pas un chantier-école, par hasard ?

Celle d’Éléphantine est la seule à mentionner le nom d’Houni mais, par extension et vu la similitude des techniques employées, la grosse majorité des spécialistes attribuent l’ensemble de ces petits ouvrages à Houni à l’exception possible d’une, celle de Seilah, dans le Fayoum, parce qu’on y a trouvé des références à son successeur Snéfrou.

Petite digression. Il y a consensus  sur le cours des événements et l’évolution des techniques mais cette période couvre deux règnes, ceux d’Houni et de son fils ou neveux Snéfrou, et il est épineux de déterminer le crédit à porter à chacun. La question se pose particulièrement à propos de la pyramide de Meidoum, dont on discute de savoir si elle fut initiée par Houni ou intégralement attribuable à son successeur. Beaucoup d’égyptologues, s’appuyant sur l’absence d’artefacts personnalisés, soutiennent qu’Houni n’y a rien fait. D’autres, auxquels j’ajoute ma modeste petite voix, estiment que Snéfrou n’aurait jamais atteint ses colossaux résultats s’il n’avait pas profité, dès son sacre, des puissants moyens laissés par son prédécesseur.

Cela n’aurait été possible que si Houni avait construit une pyramide or, malgré ses 25 ans de règne, aucune n’est officiellement à son nom. Pas même un mastaba. Rien. C’est difficilement admissible pour un pharaon qui a saupoudré sa vallée  de tant de petites pyramides. La simple logique voudrait donc que le complexe de Meidoum ait au moins été commencé par Houni, quitte à ce que Snéfrou l’ait terminé. Du reste, c’est encore un sanctuaire à degrés alors que Snéfrou inaugure  l’âge des pyramides à faces lisses. Ce débat, pas bien houleux, sera clos tôt ou tard par l’une ou l’autre trouvaille archéologique. Il suffit d’attendre.

J’ai laissé de côté un autre aspect de l’évolution de ces années-là : le trio rituel-mythologie-religion. La pyramide à degrés, inspirée par la liturgie memphite de Ptah, figurait assez bien l’image d’un escalier dressé vers les étoiles circumpolaires mais le clergé rival d’Hermopolis, pour qui l’image suprême était celle de la colline primordiale émergeant des eaux à l’instant de la Création, pouvait y trouver son compte. Les prêtres d’Héliopolis, pour leur part, admettaient que la pétrification du rayon solaire éclairant la Terre prendrait à peu près la même forme. Il suffisait, pour s’en convaincre, de regarder le soir à l’Ouest quand un nuage occulte le Soleil et qu’il semble en sortir un triangle de lumière. Évidemment, si les faces de la pyramide étaient lisses et brillante, le symbole n’en serait que meilleur…

Mais nous n’en sommes pas là. Disposant d’une réserve de main d’œuvre élargie grâce à ses pyramides provinciales, ayant peut-être de surcroît reçu un renfort intellectuel sous forme de scribes bien formés à Hermopolis et Héliopolis, Houni – si c’est lui – put entamer la transmutation de son mastaba de Meidoum en une pyramide digne de ce nom. Il va lui arriver plein de choses.

La première chose à y remarquer est que les travaux de mine, gros facteur de coût et de perte de temps, sont réduits à leur plus simple expression. Dans la petite chambre funéraire de 5,85 x 2,55 mètres sans la moindre trace de sarcophage, seule la partie inférieure des murs est taillées dans la roche. Toute le reste est de la maçonnerie décalée en encorbellement.

Le lieu illustre une innovation essentielle, cet encorbellement permettant enfin de ménager des espaces dans le corps même de la pyramide sans risquer l’effondrement.

P14

Pour le reste, des fouilles sérieuses ont été menées pour identifier le mastaba supposé à l’origine de l’ensemble, jusqu’à forer froidement jusqu’au noyau central (qui forme un carré d’environ 31 mètres de maçonnerie compacte) mais sans aboutir à une conclusion formelle. On ne sait toujours rien du projet initial.

Certains blocs récupérés lors des fouilles portaient des marques exécutées par les carriers évoquant une construction à deux, trois puis quatre étages. La première forme évidente est celle d’une pyramide à sept degrés aux parois bien lissées. On décida alors de hausser l’ensemble de 13,50 mètres et d’ajouter de la matière aux degrés pour qu’ils suivent le mouvement. Mais cela impliquait que l’on posât des tranches supplémentaires contre des parois parfaitement lissées, d’où un défaut d’adhérence qui provoquera bien plus tard leur effondrement avec l’effet « donjon » d’aujourd’hui.

P13

Quant aux constructions annexes, elles deviendront la règle pour toutes les pyramides à venir :

– l’entrée et la descenderie, toujours au Nord

– la tombe Sud, devenue « pyramide satellite » :

– le « temple haut », surmontée d’une stèle au nom du pharaon et destiné aux cérémonies ;

– un mur d’enceinte ;

– un « temple bas », relié à celui du haut par une rampe et destiné aux derniers préparatifs du corps.

A propos de rampe, on en a retrouvé deux amorces, liées à la construction ; la première part de la vallée pour peser sur la masse de la pyramide, où elle a laissé son empreinte sous la forme d’un léger renfoncement ; l’autre semble avoir servi à la satellite mais, celle-ci achevée, aurait été prolongée jusqu’à la pyramide principale

Que de chemin parcouru en si peu de temps ! Il est parfaitement concevable qu’un Egyptien ait assisté tout bambin à l’érection des briques crues de Khâsekhemoui, travaillé comme apprenti sur le site de Djéser, scribe confirmé sous Djéser-Ti , géomètre en chef chez Khâba pour terminer sa longue carrière comme haut-responsable auprès d’Houni.

Sûrement ce brave homme aurait-il su ce qu’il advint de ce dernier, qui disparaît après 25 ans de règne. Il disparaît vraiment. Aucune mention de funérailles. Les stèles du temple-haut n’ont pas été gravées et le caveau de la pyramide n’a jamais accueilli personne. On ne peut qu’imaginer un accident quelconque impliquant la disparition du corps. Un naufrage, peut-être. Ou un incendie. Voire une histoire d’hippopotame irascible ou de crocodile à jeun. Une chose est sûre : il y était, il n’y est plus.

Avant de poursuivre, penchons-nous sur cette pyramide de Meidoum, si riche d’enseignements.

 

Ambiance restituée.

Ce qui  reste de Meïdoum nous apprend que le lissage des degrés se faisait parallèlement au haussement de la pyramide, ce qui implique un accès aisé pour les hommes et le matériel par un autre chemin que la haute-rampe, réservée à la montée des blocs.

Et du matériel, il y en avait : briques pour bâtir les bancs-échafaudages des polisseurs, de l’eau – beaucoup d’eau ! – pour la soif mais aussi pour faire glisser les traîneaux et nettoyer les lieux (imaginez les besoins naturels de ces milliers d’hommes concentrés sur des espaces aussi serrés!), paniers pour éliminer les déchets du lissage, renouvellement des outils de cuivre (trop) tendre, cordes de remplacement à livrer au sommet sans gêner les haleurs, etc. Et au milieu de cette agitation, les scribes-arpenteurs contrôlant les alignements et des adolescents, similaires aux lapins de nos chantiers de cathédrales, courant partout transmettre des ordres de la direction de chantier.

Sans compter l’agitation à fleur de terre : les bouchers manipulant les quartiers de bœuf indispensables aux travailleurs de force, les boulangers et leurs moules à pain gros comme des bonbonnes de gaz, les prêtres officiant devant des autels pour conjurer les démons des sables porteurs de mauvais sorts et de maladies, un dispensaire, une école pour ces scribes dont on n’a jamais assez, des réfectoires, des dortoirs, des femmes filant le lin, des enfants piailleurs, un marché,… ce devait être une ruche.

Et cela, c’est pour les travailleurs à plein-temps. Les renforts venus des champs en saison d’inondation devaient s’agglutiner en villages de tentes, avec familles et troupeaux de chèvres. Pour cette main d’oeuvre périodique, on ratisse désormais large : le tombeau royal, grâce à l’initiative d’Houni avec ses pyramides provinciales, attire désormais des travailleurs des quatre coins des Deux-Terres. Quand ceux qui y participent rentrent dans leur village, on en parle à la veillée, on détaille les nouveautés, cela intéresse tout le monde. L’entreprise prend une échelle nationale dont chacun tire grande fièreté.

On observa ce même phénomène dans les années ’60, lors de la construction du barrage d’Assouan.

Imaginez les structures de direction de chantier nécessaires, du grand patron au plus humble contremaître, pour que chacun, dans cette cohue, connaisse chaque matin son programme de la journée !

N.B. Non, je ne m’emballe pas : tout cela a laissé des traces près de la pyramide de Khéops, dans le village des bâtisseurs retrouvés dans les années 1990. Or, Khéops, c’est dans trente ans.

Pour une civilisation, la religion est le plus puissant des liants. Au temps de Khâsekhemoui, les cultes étaient éparpillés mais les choses changent. Osiris prend de l’importance car le sort des défunts intéresse chacun. L’entreprise des pyramides, elle, a favorisé un certain rapprochement – rempli de méfiance, soyez-en sûr ! – entre les grands clergés de Ptah, Thot et Rê. C’est ce dernier, émanant d’Héliopolis, qui offre le plus de possibilités. Un dieu solaire mettra tout le monde d’accord. Après tout, sol lucet omnibus, pas vrai ?

Snéfrou, qui succède à Houni en -2550, a bien compris la nouvelle donne.

 

Snéfrou : gros moyens, gros pépins !

Jusqu’à la fin de l’histoire égyptienne, le nom de Snéfrou – qui ouvre la IVème dynastie – évoquera des idées de monarque idéal et d’âge d’or. Les graffitis élogieux datés de toutes les époques abondent sur ses constructions. On en a fait le héros de contes écrits au Moyen-Empire et son culte funéraire était encore actif sous les Ptolémée. On le disait amical et familier avec chacun, même avec les humbles de son palais. Il aurait fait nommer son jardinier dans la liste officielle des « amis uniques du roi ».

Pourtant, peu de souverains auront autant exigé de leur peuple. Il aura fait charrier beaucoup plus de blocs de pierre que son fils Khéops, par exemple. Il est évident que Sa Majesté savait s’y prendre.

P17

Snéfrou : « Hé-hé ! C’est vrai que je savais m’y prendre ! »

Il commence par faire achever la pyramide de Meidoum dans sa forme à degrés mais son vrai projet est ailleurs. Intéressé par le rituel de Rê, plus conforme à sa vision de l’idéologie royale, il décide – et c’est une grande première – de faire bâtir un monument à faces lisses. C’est le modèle  proposé par les Héliopolitains, plus aigu que tout ce qui s’est fait jusqu’ici. On en retrouve encore le gabarit au sommet des obélisques qui sont une autre manifestation du culte de Rê.

Il choisit un site à quinze kilomètres au Nord de Meidoum, à la hauteur du village actuel de Dahchour. Le plan prévoit une base carrée de 160 mètres de côté pour une hauteur d’environ 125 mètres avec une angle de 60°. Pour la chambre mortuaire, accessible par une descenderie s’ouvrant, comme toujours, sur la face Nord, on perfectionne le système à encorbellement. Alors qu’à Meidoum, deux murs se décalaient progressivement pour se rejoindre, un peu comme deux cartes à jouer posées l’une contre l’autre, ici, l’encorbellement – tel une pyramide à degrés en creux – s’étend aux quatre murs : dans le caveau de 6,15 x 4,95 mètres, chacune des quinze assises supérieures se décale de quelques centimètres pour aboutir, finalement, à un plafond de seulement 1,58 mètre de large.

C’est plus grand qu’à Meidoum. De même, si le temple-haut reste modeste, celui du bas prend de l’importance et montrera, en plat-reliefs, cortèges d’offrandes, invocations divines, processions rituelles et toutes ces choses que, chez Djéser, on devait faire pour de vrai. L’avantage des représentations graphiques, outre leur faible coût, est qu’elles sont permanentes. Dans une demeure d’Éternité, c’est même, rituellement parlant, supérieur à tous les gestes que peuvent poser les mortels, ces hôtes du provisoire…

Rien ne change dans la disposition des pierres. Elles sont toujours posées à lit déversé vers l’intérieur. Aux yeux des bâtisseurs, l’avantage est double : les pressions vers le centre garantissent la cohésion de l’ensemble et cette méthode diminue le travail d’arasement des parements pour suivre la pente de la pyramide.

Tout cela tient la route et les ingénieurs, qui se la pètent un peu depuis le succès de Meidoum, lancent les travaux.

Au début, tout va bien. La construction atteint bientôt 35 mètres, ce qui signifie que presque la moitié des blocs nécessaires sont déjà en place ( la pyramide est ainsi : son premier tiers occupe la moitié de son volume). Mais voilà qu’apparaissent des fissures, tant à l’extérieur que dans les galeries. Au début, on minimise : un peu de tassement. Cela va s’arrêter. Un nouveau corps de métier entre en scène : les plafonneurs. Armés de truelles et de seaux de plâtre, ils vont et viennent, bouchant tout ce qu’ils trouvent. Mais pour chaque trou dissimulé en apparaissent dix autres. Certaines fissures se muent en véritables crevasses en une nuit ! L’opération cache-misère devient un travail à plein-temps. On ne parle plus que de çà.

Mécontent, Snéfrou attend une solution, quel qu’en soit le prix.

Les ingénieurs ne comprennent pas très bien ce qui se passe mais se doutent que c’est une question de pression au sol. Ils décident donc d’élargir la base de la pyramide de 28 mètres dans toutes les directions en conservant la hauteur prévue, ce qui implique une pente adoucie à 54°31′ au lieu des 60° prévus initialement.

Ce qu’ils n’ont pas perçu, c’est que ce supplément de blocs pesants aggraverait le problème au lieu de le résoudre. Alors que les modifications viennent juste d’être achevées, on s’aperçoit que les murs du caveau, avec son encorbellement si bien réussi, commencent à bomber. On s’empresse de l’étayer avec des madriers de cèdre importé à grands frais, ce qui semble stabiliser les choses. Mais plus question de l’utiliser.

Je n’aurais pas aimé être dans la peau de l’architecte choisi pour expliquer à Pharaon qu’il ne devait plus compter sur cette chambre funéraire dont les murs prenaient du ventre…

En colère, Snéfrou exigea qu’on lui trouvât une solution.

Les ingénieurs la trouvèrent, mais elle fit hurler les prêtres. Il s’agissait de condamner tous les aménagements construits jusque-là, c’est à dire crypte et descenderie Nord, et d’en construire d’autres, plus haut, desservis par une galerie venant de la face Ouest. Une aberration liturgique puisque l’entrée devait s’orienter vers les étoiles circumpolaires, qualifiées d’impérissables puisqu’elles ne touchaient jamais l’horizon  ! Ainsi fut pourtant fait, nonobstant les protestations.

Pire encore : quand la pyramide culmina à cinquante mètres, de sinistres craquements se firent entendre près des angles de la base : ils semblaient sur le point de s’affaisser. Il fallait procéder à un allègement radical en modifiant une nouvelle fois l’angle des arêtes. S’il passait à 43°21′, cela marcherait. Peut-être.

Vert de rage, Snéfrou entérina la proposition, que pouvait-on faire d’autre ?

Cependant, il précisa qu’il ne s’y résolvait que pour ne pas abandonner l’entreprise, question de prestige. Il y avait déjà assez de pyramides abandonnées comme ça. Mais qu’il était hors de question d’aller reposer dans cette caricature de demeure d’Éternité !

P27

Deux angles d’arêtes, deux descenderies, deux antichambres et deux  caveaux ! Mieux valait en rire loin du regard furibond de Sa  Majesté…

Tout penauds, les architectes achevèrent au plus vite la pyramide désormais condamnée. Pour gagner du temps, le lissage des parois fut réalisé avec une négligence que les égyptologues constateront plus tard. Ils renoncèrent à la délicate technique des lits déversés et firent poser les blocs à plat. Devant ce bricolage hâtif, plus d’un artisan dut hocher la tête avec réprobation.

Pourtant,ce fut l’ultime enseignement  de  cette pyramide bâtie dans la douleur : les pierres à plat se disposent plus facilement et plus rapidement pour une stabilité équivalente à l’ancienne  manière.

P15

 

Mais que s’était-il donc passé ?

Eh bien, la malchance avait voulu que le sol naturel, sous la pyramide, fût constitué de marne schisteux mélangé à des massifs de silex. Le tout formait une sorte de nougat avec des parties tantôt molles, tantôt dures. Ajoutez à cela qu’une pyramide n’a rien d’un monolithe. Son cœur se compose de blocs grossièrement alignés dont les ouvriers comblaient les vides avec un mauvais mortier d’argile et de cailloux. Rien à voir avec du ciment Portland : ce n’est, à tout prendre, que de la boue sèche déguisée en béton. Les blocs, posés à lit déversé, se tassaient entre eux et si le sous-sol s’affaissait, ils suivaient le mouvement.

Cela a dû chauffer dans les bureaux d’études où, selon une coutume toujours vivace de nos jours, les corps de métier se rejetaient mutuellement la faute ! Mais ils ont fini par comprendre ce phénomène de tassement et le désastre de la pyramide « rhomboïdale » n’arrivera plus.

Ah, si ! Une fois quand même. Mais ce sera huit siècles plus tard. Ayant oublié l’anecdote, les architectes du pharaon Amenhemat III  eurent la mauvaise idée de choisir le même site pour sa pyramide et aboutirent au même résultat.

Mais l’échec apportait quelques enseignements essentiels. Nous avons déjà cité le cas des pierres posées à plat, mais il y en avait d’autres. La nécessité de sonder le périmètre et ne bâtir que sur du roc uniforme, par exemple ; ou encore : les tensions semblent se concentrer sur les angles droits de la pyramide – bizarre çà ! – et le sous-sol devait, par conséquent, y être particulièrement renforcé.

Ici, parenthèse incongrue. Dans la course au premier avion commercial à réaction au début des années ’50, les Britanniques coiffèrent les Américains sur le poteau avec leur « Comet », produit par De Havilland. Mais cet appareil admirable par son futurisme pris la mauvaise habitude de se déchirer après environ 3000 heures de vol. A l’issue d’une longue enquête, il fut établi qu’une fatigue du métal insupportable se focalisait sur les angles des hublots, qui étaient carrés. La pose de hublots ronds régla le problème mais la réputation du Comet ne s’en remit jamais, ce qui laissa le champ libre à Boeing et son 707. Fin de cette parenthèse.

En attendant, Snéfrou se retrouvait à la case départ. Il commençait à prendre de l’âge et aucun tombeau convenable n’était prêt. Il y avait bien Meidoum mais reposer dans un monument à degrés ne lui disait rien. Il allait falloir être créatif. Il semble bien que deux de ses fils, peut-être Nefermaât et Kanefer, avancèrent chacun leur solution. Le premier proposait de reconvertir Meidoum, dont les rampes étaient sans doute toujours en place, en pyramide lisse. Le second, lui, voulait refaire une nouvelle pyramide à deux kilomètres au nord de la Rhomboïdale en jouant sur tous les paramètres pour qu’elle soit bâtie en un temps record. Elle serait, par exemple, beaucoup plus plate compte tenu de sa base : un carré de 219 mètres tout à fait respectable mais pour une hauteur de seulement 104 mètres, grâce à un angle d’arête d’à peine 43°19, quasiment celui de la partie haute de la Rhomboïdale et dont la rapidité d’exécution en pierres posées à plat avait étonné les constructeurs.

L’excellente administration de Snéfrou avait offert à l’Égypte une prospérité sans précédent. Loin d’épuiser les régions où on les bâtissait, les pyramides étaient devenues le moteur de toute une économie. Les champs bien gérés fournissaient des moissons abondantes. Ses flottes de commerce longeaient les côtes jusqu’à Byblos d’où elles ramenaient bois et minerais en échange de productions africaines. Des expéditions militaires lointaines tenaient les tribus ennemies en respect tout en leur ponctionnant captifs et troupeaux.

snefroucombat

Ce pourrait être la carte de visite de Snéfrou pour sa politique extérieure. A gauche, la mention des pays désertiques ; au-dessus, sa titulature complète dans un cartouche allongé ; et le texte : « Snéfrou, grand dieu, doué de tout pouvoir, stabilité, vie, santé, joie, à jamais ».

L’exploitation des mines de cuivre et de turquoise du Sinaï était devenue permanente et un port actif, avec hangars à bateaux démontés et quais de débarquement, avait même été construit dans ce but sur la mer Rouge..

Le déchiffrement des papyrus qu’on y a trouvés, qui prendra encore quelques années, promet d’être sensationnel. C’est, en effet, la première fois qu’un bâtisseur de pyramide nous parle par le biais de son agenda personnel. Il s’agit d’un certain Merrer, responsable d’une brigade d’un millier d’ouvriers chargés des livraisons de pierres pour le chantier de Khéops.

 

Deux chantiers simultanés.

Le roi avait donc de gros moyens : loin de choisir entre les deux propositions de ses fils, il les accepta toutes les deux. « Ils n’ont qu’à faire la course ! ».

Et c’est ce qui arriva. Les travaux prirent un tour industriels. Les carrières, par exemple, recevaient des commandes pour les deux chantiers avec des cotes précises. Presque du sur-mesure. Chaque pierre sortant de taille portait son adresse de destination écrite à l’encre rouge, parfois accompagnée d’une date. On en a retrouvé sur les parements de Meidoum comme dans la pyramide rouge. 

Sur la pyramide rouge, on a retrouvé ces pierres datées à différentes hauteurs, ce qui permet d’estimer dans une certaine mesure le rythme de la construction. Comme d’habitude, les experts ne sont pas d’accord sur le détail mais il sont unanimes pour affirmer que cela allait quand même beaucoup plus vite qu’on l’imaginait jusqu’alors.

P28

Rationnelle, avec un caveau, deux antichambres et une descenderie orientée vers les bonnes étoiles. Pas la moindre fioriture inutile. Du travail sans bavures.

Kanefer termina à temps et son père put y être inhumé. Cette pyramide, la première à face lisse véritablement réussie, offre un aspect étrange. Elle a aujourd’hui perdu son revêtement blanc et la couleur des blocs sous-jacent, riches en oxyde de fer, lui a valu son surnom de « Pyramide rouge ». Mais le plus surprenant sont ses proportions. Avec son angle d’arête archi-plat ( on la nomme parfois « la pyramide obtuse »), on dirait qu’on lui a marché dessus !

P16

Quant à Nefermaât, en charge de l’ancienne pyramide à degré d’Houni (?) à Meidoum, il soigna particulièrement les angles de base du recouvrement qu’il devait dresser, utilisant à la fois un fond de sable tassé et des pierres de blocage pour verrouiller le tout. Son succès fut total: ces blocs-là sont toujours en place alors que le reste du parement s’effondra à une date inconnue par manque d’adhérence. Dans l’immédiat, cette pyramide devenue lisse, avec son angle d’arête de 51°50′, avait dû frapper par l’harmonie de ses proportions. Les architectes s’en souviendront et reprendront cet angle dans la Pyramide de Khéops.

 

Il est aussi possible, et je terminerai par-là, que les constructeurs aient tenté différentes recherches d’avant-garde. A quelques kilomètres de Meidoum se dresse la mini-pyramide de Seilah, tout à fait similaire aux « provinciales » bâties par Houni mais où une stèle porte le nom de Snéfrou.

On ne voit pas l’intérêt qu’aurait eu Snéfrou d’ajouter une pyramide supplémentaire à sa panoplie, surtout un rikiki de 25 mètres de base pour quatre gradins. Mais la surface de la pente, immédiatement à l’Est de cette pyramide, montre une couche de concrétion bien mystérieuse qui n’a toujours pas été analysée, du moins à ma connaissance. On pense à de la chaux, quoique la technique n’en soit pas attestée à cette époque.

Se pourrait-il que les ingénieurs de Snéfrou aient eu la prescience du béton et utilisé un vieux monument pour tenter une expérience sans lendemain, en quête d’un mortier qui soit supérieur au décevant mélange argile-cailloux qui avait provoqué les déboires de la Rhomboïdale ?

En quelques années, cette armée de bâtisseurs, du haut-responsable jusqu’au plus humble nettoyeur de crottes, aura tout connu, tout appris, tout encaissé et tout surmonté, dans l’enthousiasme et la douleur, nous offrant au passage le spectacle d’une prodigieuse aventure humaine. Pas mal pour des gens dont les grands-parents flirtaient encore avec le néolithique.

Après tant d’épreuves et de connaissances accumulées, une chose devait paraître évidente à tous : le prochain pharaon aurait un sanctuaire de rêve.

Ce sera celui de Khéops.

3 réflexions sur “LES PREMIERES PYRAMIDES”

  1. Merci pour cette magistrale mise au point au ton simple et modeste malgré un sujet parfaitement dominé. Ce respect et cette admiration pour les bâtisseurs (tous), et les comparaisons malicieuses avec notre époque, nous rapprochent bien de ce peuple touchant que j’essayais de revivre et de faire aimer quand j’enseignais encore. Bravo et à quand Khéops ?

    J’aime

    1. Merci pour votre flatteuse appréciation. Vous avez bien saisi mon goût pour l’aventure humaine et ses constantes accompagnant le progrès technique. Hélas, il n’y aura pas de chapitre « Khéops ». Ce sujet-là a donné lieu à tant de littérature qu’il me semble impossible de l’aborder sous un angle nouveau sans tomber dans le déjà lu ou pire : l’affabulation – et Thot sait qu’il y en a !

      J’aime

Laisser un commentaire