Kikkuli, un maître-écuyer d’il y a trente-trois siècles

En 1906, des archéologues allemands fouillant le site d’Hattusa, la puissante capitale des Hittites, commencèrent à dégager des monceaux de tablettes cunéiformes. On en totalise environ trente mille à ce jour, traitant de tous les sujets possibles, comme il sied quand on tombe sur un stock d’archives oubliées dans la terre et le désordre.

Parmi elles, cinq tablettes dont la première commence par : « Ainsi parle Kikkuli, maître-écuyer du pays de Mitanni… ». Il s’agissait donc de données relatives aux chevaux. Ces textes ne reçurent pas d’attention particulière et sont aujourd’hui partagés entre plusieurs musées, dont celui de Berlin et celui d’Istanbul.

La tablette de Berlin. Du super-condensé : on a même écrit sur les tranches.

Mais les chercheurs ont des excuses. D’abord, la découverte de ces tablettes s’échelonna de 1906 à 1934 ; ensuite, il s’agit moins de textes construits que de fiches aide-mémoire où le contexte manque totalement ; enfin leur langue – normalement hittite – est abâtardie de termes techniques issus de divers idiomes, principalement aryens, mais pas seulement. Ajoutez-y les abréviations et les raccourcis grammaticaux propres aux pense-bêtes… Très compliqué !

Ils ont donc mis du temps à comprendre qu’ils tenaient là le premier traité d’équitation du monde, rédigé un millénaire avant celui de Xénophon. Alors que ce dernier ne se préoccupait que de cavaliers, celui-ci est entièrement consacré aux chars ou plutôt, à l’entraînement de ceux qui les tirent.

On pense que Kikkuli vécut au XIVème siècle av.J.-C. C’était l’époque où les charriers encore hésitants de Thoutmès III se frottaient à leurs homologues du Mitanni, les redoutables Maryannou, qui formaient une élite guerrière d’origine indo-européenne dans cet empire essentiellement hourrite.

En Mésopotamie, le cheval n’était déjà plus vraiment une nouveauté. Dès 2100 av.J.-C,, sous la 3ème dynastie d’Our, on parlait de ces « ânes des pays étrangers, orgueilleux, rapides, à la queue sifflante… ». Leur nom même trace leur progression géographique : siswo en sanskrit, sisu en assyrien, issiya en hourrite, sesemet en égyptien. A la suite, le terme « assusanni » désigne l’éleveur, le maître-écuyer, le coach hippique sans lequel rien n’est possible.

Le mitannien Kikkuli fut l’un d’eux, qui grava son programme sur tablettes et en fit, à coup sûr, un best-seller. Après la paix qui s’instaura entre le roi Artatama et le pharaon Thoutmès IV, il n’est pas douteux que certains exemplaires aient gagné le Nil tandis que d’autres, raflés comme butin, allèrent chez les turbulents Hittites qui s’empressèrent de les traduire.

Mais entendons-nous bien : ce n’est pas un « traité d’hippologie », mais plutôt un aide-mémoire aussi sec qu’une recette de cuisine affichée au-dessus d’un fourneau de réfectoire.

 

Un exemple au hasard :

« Cent quatrième jour : de nuit, on les fait trotter sept kilomètres, puis galoper soixante mètres. Après dételage, lavage à l’eau chaude. Ensuite, écurie, où ils mangent leur ration. Cent cinquième jour :.. etc. »

C’est ce qui m’a obligé à ajouter un vernis de fiction. Comment éveiller l’intérêt sur un texte aussi austère ? De même, j’ai simplifié à outrance en présentant un maître-écuyer face à un unique attelage.

En réalité, les besoins étaient énormes. A l’époque, le rapport charrerie / infanterie devait être de 10%. Une petite armée opérationnelle de – disons – mille hommes comprenait cent chars, par conséquent deux cents chevaux mais le double en comptant les réserves, vu la fragilité de ces animaux non ferrés et, il faut bien le dire, leur mortalité au combat. Il y avait, dans les écuries de Pi-Ramsès, de la place pour des milliers de bêtes !

Cela signifie qu’un maître-écuyer dressait des dizaines d’attelages à la fois mais tous à un degré d’entraînement différent : celui-ci en était à son 31ème jour, celui-là à son 118ème, plus loin, des nouveaux qui n’en sont qu’au cinquième, etc… Comme chaque journée comprend des exercices, une nourriture et des soins particuliers, comment s’y retrouver sans une tablette détaillant le quotidien de chaque étape ? Tel devait être le but de ce texte. On ne peut pas dire qu’il était répandu dans le public mais trop de gens y avaient accès pour que cela reste secret-défense. Juste assez confidentiel pour rester limité à la corporation.

Et quand, à la faveur d’une trêve, un assussani mitannien rencontrait un imy-r ssmt, son confrère égyptien, ils parlaient naturellement boutique et s’échangeaient des astuces d’élevage devant un gobelet de vin de palme !

 

Un peu de docu-fiction.

Décor. Une écurie confortable dans les faubourgs d’Hattusa, dans les années 1290 av.J.-C. Il y a des réserves en fourrage de diverses qualités allant de l’herbe fraîche au foin sec, et aussi des céréales en grains, particulièrement de l’épeautre. Tout au fond, on entretient du feu car il arrivera que les chevaux reçoivent de la bouillie cuite et surtout, on aura souvent besoin d’eau chaude. Une paisible rivière coule en contrebas.

Des roues ont tracé des pistes en tous sens, au départ d’un espace ovale d’environ 45 mètres sur trente cerné d’une palissade. Il servira à certains exercices particuliers.


Chevaux tarpans, typiques de cette époque d’Europe à la Caspienne. Aujourd’hui éteints. Ceux qu’on voit ici ont été reconstitués à partir d’une race cousine.

Deux nouveaux chevaux, ayant fraîchement atteint leur taille adulte, sont présentés à l’assusanni. Ils sont de constitution comparable et leur nom témoigne de leur caractère. Le premier, un jeune fou à la robe sombre, au regard impérieux et à la ruade facile s’appelle Hullanza (Bataille). Quant au second, de poil plus clair, c’est un vrai cheval-chien. On le devine prêt à devenir le copain de tout bipède passant à sa portée. On l’a nommé Taksul (Gentil) et cela ne sonne pas vraiment comme un compliment pour un futur cheval de guerre !

Pourtant, ce n’est pas pour déplaire au maître-écuyer qui espère qu’avec la proximité, les excès de l’un finiront par combler les lacunes de l’autre. Du reste, une partie du programme, qui s’étend sur six mois, tend à cet effet-là.

Reste à vérifier le char d’exercice. Le pays est montagneux. C’est donc un modèle un peu plus lourd que celui des Égyptiens mais d’une conception analogue pour une tactique similaire. Normal : ces petits malins ont, eux aussi, leur exemplaire du Kikkuli’s book et galopent plutôt sur sable tendre  ! L’assusanni vérifie la longueur du timon, les bridons et les fourches. Pas de mauvaise surprise, ils correspondent aux mensurations des deux chevaux. D’ailleurs, ils les ont déjà testés. Il fallait bien les habituer à tirer cet objet inhabituel pour eux et supporter cet harnachement un peu inquiétant qui leur pince le garrot.

Mais de simples animaux de trait ne font pas un attelage de combat. Pour cela, il faudra les former et c’est pour demain…

 

Les journées d’observation réciproque.

Cela commence toujours de la même façon. Aux premières lueurs de l’aube, l’assusanni rassemble ses hommes pour une prière commune aux dieux. Kikkuli n’en parle pas mais nous le savons par une tablette contemporaine, très dégradée, découverte à Ougarit.

« A l’intérieur de l’écurie, je prononce en hourrite ces paroles : pour les chevaux (lacune…) Ô Pirinkar et Ô Ishtar (lacune…) et en langue louvite, je dis : pour les chevaux, que tout aille bien. (lacune…). Ensuite, j’oins les chevaux avec un peu de graisse de mouton ».

Cette graisse était sûrement appliquée au garrot, là où pèsera et frottera le joug. C’est précisément le moment de les poser pour un premier exercice. Rien d’exigeant. On commence au pas, puis on lance un trot sur environ neuf cents mètres suivi d’un galop d’une soixantaine de mètres. Pareil au retour. Les chevaux sont dételés et nourris d’un mélange d’épeautre, d’orge et de foin, le tout sous l’œil attentif du maître écuyer qui doit, très vite, apprendre à bien connaître ses deux recrues.

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Jusqu’ici, tout va bien. Aucun cheval ne souffre d’anomalie dans sa démarche. En revanche, il faudra les inverser. Le bouillant Hullanza paraît le plus rapide. Il occupera donc la place de gauche dans l’attelage. En effet, comme l’archer décoche ses flèches dans cette direction, c’est ce côté-là qu’il présentera à l’ennemi dans ses charges circulaires. La noria des chars se fait donc dans le sens des aiguilles d’une montre et il est naturel de placer le cheval le plus véloce à l’extérieur de la courbe.

Pour le reste, « Bataille » mérite bien son nom. Il n’a pas cessé d’asticoter son voisin à coups d’épaules et de tentatives de morsures. L’autre se rebiffait mais sans donner l’impression qu’il voulait envenimer les choses. A l’arrêt, il ignorait totalement son tourmenteur et ne pensait qu’aux câlins des bipèdes. Sacré Taksul ! Il ne s’appelle pas « Gentil » pour rien.

La même promenade fut répétée dans l’après-midi, et une dernière fois à la nuit tombante. Le programme des deux jours suivants fut identique, à cela près que d’autres moments de la journée étaient choisis. Il ne fallait pas que les chevaux perçoivent dans leur entraînement un rythme régulier qu’ils interpréteraient comme une routine. L’unique constante était leur position respective : Hullanza toujours à gauche, Taksul toujours à droite ; à l’attelage, à la mangeoire, à l’attache, partout.

Le quatrième jour.

Fini de se prélasser. C’est le moment d’un premier test sérieux, un parcours sur une piste extérieure appelée « wartanna ». Prière à l’aube, attelage et départ. Après un temps d’échauffement : 1800 mètres de trot enlevé suivi d’un galop de 700 mètres. Quelques minutes de pause sont ménagées mais, très vite, c’est le retour en trombe : un nouveau galop sur un peu plus d’un kilomètre ! A l’arrivée, Hullanza et Taksul sont très marqués. Les jarrets frémissants, ils aspirent l’air avec force et leurs flancs ruissellent de sueur. Exactement comme l’avait prévu leur assusanni qui compte intérieurement – ou à l’aide d’une clepsydre – le temps nécessaire au retour à un rythme respiratoire normal.

Les chevaux reçoivent alors une couverture et sont immédiatement menés près du feu au fond de l’écurie. Un plein chaudron d’eau chaude les y attend. Tandis que des palefreniers les lavent, d’autres ont préparé un décoction de malt vert – sorte de bière très, très légère – et un seau d’eau salée. Pourquoi salée ? Pour compenser la perte de sel par la transpiration, parbleu ! C’est indispensable et du reste, tout cheval bien soigné d’aujourd’hui a à sa disposition un bloc de sel-gemme, riche en magnésium et oligo-éléments, qu’il lèche ad libitum.

pansage des chevaux

Quand les chevaux sont lavés, on répète l’opération. L’eau écartée du feu se refroidissant, ce bain accompagne en quelque sorte le rafraîchissement progressif des organismes. Quand la cuve est vide et les chevaux frais, on les conduit à la rivière pour de nouvelles ablutions. Tandis qu’ils mâchouillent leur fourrage, les palefreniers les massent vigoureusement avec un peu de graisse qu’ils raclent à mesure. Rien n’est oublié, les flancs, la croupe, le cou et surtout les jambes. On peut dire que chaque muscle reçoit l’attention nécessaire. On ne laisse pas la porte ouverte à une tendinite ou un claquage ! Il y en aura pour toute l’après-midi…

En fin de journée, tout le monde est content, y compris les palefreniers passablement fourbus. Le maître-écuyer a fait ses comptes. Les chevaux ont bien réagi à ces commandements nouveaux pour eux ; ils ont retrouvés leur souffle dans les délais impartis ; aucune crampe signalée dans les jarrets ; Hullanza a tendance à aller un peu trop vite, comme s’il voulait dépasser son compagnon, il faudra donc resserrer le jeu du joug dans le sens avant-arrière. En conclusion, cet attelage est prometteur.

Quant aux deux chevaux, totalement remis de leurs émotions, peut-être s’étonnaient-ils vaguement de cette journée étrange commençant à hue et à dia pour finir en délices de Club Med’.

A entraînement de haut niveau, alimentation assortie.

Au cours de ces premières semaines, le maître-écuyer avait eu le temps de bien connaître ses chevaux, leurs qualités et leurs défauts respectifs. Nerveux et impulsif, Hullanza (Bataille) se voulait dominant et entendait le faire savoir. Le bon côté était qu’il était aussi particulièrement vif dans l’effort, avec des départs de galop foudroyants quoique de courte endurance. C’était un sprinter-né. L’entraînement saurait sublimer ses qualités tout en modérant ses excès, simple question de temps.

A priori, le gentil Taksul semblait le maillon faible du duo mais c’était plus subtil. Certes, il était moins pétulant qu’Hullanza mais cet enjouement apparent relevait plutôt du souci de flatter la main qui le nourrissait. Il fallait y voir de l’intérêt bien compris et non pas une soumission. D’ailleurs, lorsque Bataille en faisait trop, il se faisait sèchement remettre à sa place d’une bonne ruade. En attelage, s’il n’avait pas le feu de son partenaire, il s’essoufflait beaucoup moins vite. En somme, il avait l’âme d’un coureur de fond.

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La turbulence d’Hullanza, exaspérante pour Taksul qui aimerait  jouir de sa sieste.

Ce n’était pas pour déplaire à l’assusanni, qui comptait bien combiner ces qualités pour forger une équipe soudée. Au début, il avait favorisé Gentil dans son régime alimentaire pour améliorer sa musculature. Il fallait que cela reste discret car Hullanza en aurait conçu de la jalousie. Pour cela, il y avait un truc. Kikkuli n’en parle pas mais la tablette d’Ougarit l’évoque. Les quantités de nourriture restaient ostensiblement pareilles mais leur qualité différait : Taksul recevait des rations un peu plus riches. Cette disposition, rapidement jugée inutile, fut supprimée après quelques jours.

Un dernier point sur la nourriture : il est souvent question de « truelle de bouillie hachée » offerte aux chevaux les soirs de grands efforts. On n’en sait pas davantage mais les commentateurs d’aujourd’hui pensent immédiatement au « mash », que nos chevaux connaissent bien. Il en existe plusieurs recettes dont celle-ci :

« un kilo de son de blé, un demi-kilo d’avoine, un kilo de pommes râpées, deux cents grammes de grains de lin cuits, cinquante grammes de sel. Faire bouillir dans un peu d’eau, mixez, servez tiède ».

Cela fait muesli, non ?

L’entraînement se durcit.

Rappelons-en les grandes lignes. D’abord, les chevaux devaient s’habituer l’un à l’autre, ce qui est déjà contraire à leur nature d’étalon.

Ensuite, comme la guerre est chose incertaine et qu’elle se pratique à toutes heures, des exercices se faisaient régulièrement de nuit – alors qu’il n’y a pas plus diurne qu’un cheval ! Il fallait aussi compter avec les inévitables période de pénuries. Donc, si la plupart des efforts étaient récompensés de bonne pitance, le programme comprenait aussi des jeûnes forcés.

Cela arriva notamment le 83ème jour. Ce matin-là, Hullanza et Taksul partirent joyeusement pour un petit périple ordinaire : un peu de marche, 600 mètres de trot et 200 de galop. Retour à l’écurie pour le lavage ordinaire mais… ni eau ni picotin ! Nouveau circuit, tout pareil, mais juste un peu d’herbe fraîche au retour. Ce n’est qu’au cinquième circuit qu’ils reçurent enfin une mesure d’eau, ce qui n’est pas beaucoup. Au soir, ils étaient exténués mais l’épreuve avait réussi. En récompense, ils eurent à boire et à manger à satiété avec non seulement du fourrage frais mais aussi une truellée de mash.

Si les sorties en soirées étaient monnaie courante dès le début, il y eut d’authentiques périodes d’exercices de nuit. C’est ainsi qu’Hullanza et Taksul connurent des horaires « inversés » où ils se reposaient au Soleil et subissaient le gros de leur entraînement sous la Lune, comme entre les 62 et 71èmes jours, et plus tard entre les 113 et 122èmes.

kikkuli nocturne

Si ces parcours dans l’obscurité avaient un intérêt tactique, nul ne le sait. J’ignore même si on s’est posé la question car je n’ai rien trouvé à ce propos.

Ainsi les chevaux apprenait-ils à vivre l’instant présent sans se préoccuper de ces lendemains constamment changeants. Il n’y avait de réellement fixe que leur proximité – ils s’entendaient désormais parfaitement bien – et les bains, bouchonnages, massages et autres agréables papouilles qui récompensaient leurs efforts.

 

L’accident du cent-soixantième jour.

Contrairement à la veille, où l’attelage avait été « poussé » à plusieurs reprises, ce devait être une journée presque paisible. On avait laissé les chevaux en prairie jusqu’au soir.

deux chevaux de loin

C’est seulement alors qu’ils furent attelés pour un circuit court : un trot de 800 mètres suivi d’un galop de 500. En général, l’allure du retour était laissée à l’appréciation de l’aurige en fonction des conditions atmosphériques et de l’état de fraîcheur des chevaux. Comme tout lui semblait « au vert », le conducteur fit claquer son fouet pour un sprint final alors que l’écurie était déjà en vue.

Le plus réactif, Hullanza, s’élança d’un bond et cela surprit Taksul, apparemment distrait. Celui-ci réagit avec un temps de retard, ce qui eut pour effet de tordre leur joug commun. Les chevaux se retrouvèrent pressés l’un contre l’autre avec, entre eux, le timon qui leur battait les côtes. Énervé, Taksul se mit à faire des petits bonds au point d’enjamber l’épaisse pièce de bois. N’écoutant plus que son instinct, il rua de toutes ses forces et le timon cassa net.

Le tronçon resté au char pila dans le sol comme un soc de charrue, ce qui le catapulta en hauteur pendant qu’une de ses roues, clavette arrachée, suivait sa propre trajectoire. De leur côté, Hullanza et Taksul, complètement affolés et toujours réunis par leur joug avec l’autre morceau de timon bringuebalant entre eux, tourbillonnaient dans de vaines tentatives pour se dégager. L’aurige ne pouvait être d’aucun secours : avec les brides enroulées autour de ses poignets, lui-même avait été traîné sur plusieurs mètres avant que le hasard, ou un dieu compatissant, ne le libère.

dessin kikkuli

De l’écurie, on avait tout vu et les palefreniers accoururent. Rattraper les chevaux, les maîtriser et retirer les harnais durèrent un certain temps. Il fallut même user du couteau pour extirper les pauvres bêtes des nœuds de lanières qui les emprisonnaient.

Survint l’assusanni, blême de rage et d’émotion. Il n’eut pas un regard pour l’aurige qui cherchait gauchement à se relever malgré son avant-bras cassé et son épaule démise. Ce qui importait au maître-écuyer, c’était ses chevaux. Rien que ses chevaux.

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Timon victime d’une ruade. Document authentique.

Un premier examen rapide lui montra qu’Hullanza s’en sortait indemne : juste des traces de choc contre le timon et quelques marques venant de coups portés par Taksul. Rien de sérieux. Il le renvoya vers l’écurie avec consigne de lui donner un peu d’eau et de le brosser jusqu’à ce qu’il soit tout à fait calmé.

S’il y avait pire, ce serait chez le malheureux Taksul. L’assusanni passa près d’une heure à l’examiner, pouce par pouce. Comme il s’y attendait, c’était la jambe postérieure gauche qui avait le plus souffert. Si sa partie la plus fragile, le canon, était intacte, le boulet s’ornait d’une vilaine coupure et la châtaigne avait été comme rabotée. Sur le dos, l’endroit du garrot où pesait le joug paraissait sensible mais heureusement normal à la palpation.

Il n’y avait donc rien d’irrémédiable. Une semaine de soins avec retour progressif à la marche y suffirait. Il était même heureux que l’accident ait touché le cheval le plus équilibré de l’attelage. Il avait peu de risque d’en conserver des séquelles émotionnelles.

Somme toute, on s’en tirait bien. Restait à identifier les responsables. Il ne fallut pas longtemps pour absoudre l’infortuné aurige, couché sur un lit de paille avec l’avant-bras déjà sous attelles et qui attendait le moment pénible où deux costauds viendraient lui remettre l’épaule en place. L’homme avait respecté les règles. Seule la mauvaise fixation du joug était en cause. Le palefrenier négligent fut rapidement identifié et sanctionné : il lavera les écuries et charriera le crottin les six prochains mois.

Le maître-écuyer acheva probablement cette longue cent-soixantième journée par un exposé sur l’obligation absolue de nouer le joug de manière à ce qu’il reste perpendiculaire au timon. Cela devait être contrôlé au départ mais aussi lors de chaque pause.

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« Si l’attache est relâchée, vous avez vu ce qui se passe. Même un jeu minime est à proscrire : il gêne le cheval et le distrait. C’est ainsi que Taksul s’est laissé surprendre  » a-t-il dû marteler à ses assistants.

 

Relance progressive.

Une nuit avait suffi pour confirmer que Taksul se remettrait parfaitement. Les chevaux ne furent pas séparés mais affectés à un service plus léger, le temps de réparer le char et trouver un nouveau timon. Il faudrait bien quelques jours puisque cette pièce de bois devait être formée à chaud, par eau ou vapeur – on ne sait pas – et cela exige du temps.

Le maître-écuyer leur fit faire, toujours ensemble pour ne pas rompre le binôme, quantités de cercles à la longe dans le wasanna, l’enclos ovale ceinturé de palissades décrit plus plus haut. On les mena aussi à la campagne, tenus à la main, pour leur faire monter et descendre des collines caillouteuses et peut-être arpenter des rivières basses au lit couvert de galets ronds.

Si Kikkuli évoque bien les ascensions de collines, il ne dit pas un mot des terrains irréguliers. C’est pourtant logique car les chevaux s’y renforçaient les sabots. Plus tard, Xénophon insistera beaucoup sur ce point et il est invraisemblable que l’assusanni mitannien ait ignoré le pouvoir durcissant des graviers sur la corne non ferrée, les coussinets d’un chien ou les plantes de pied humaines !

Le char réparé reprit du service, prolongé d’un timon neuf. Quoique Kikkuli n’en parlât pas, je crois que c’est à moment qu’on commença l’entraînement en situation réelle, avec un véhicule chargé de deux hommes et de deux carquois garnis de flèches entrecroisés sur chaque flanc. Et sans doute le lourd caparaçon à écailles de cuir qui couvrira les chevaux du garrot à la queue à l’heure du combat. Il y a là un poids auquel l’attelage devait s’habituer, à présent qu’Hullanza et Taksul étaient au sommet de leur condition et qu’ils répondaient parfaitement à la voix, aux rênes et au claquement du fouet.

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En tout cas, les exercices prirent soudain un tour plus intensif. Le 178ème jour, par exemple…

Une folle journée.

Tôt matin, ils prirent le chemin du wartanna cité plus haut pour cinq cents mètres de trot et autant de galop. Ils le firent trois fois, entrecoupées d’une brève pose si l’on comprend bien le sens de l’expression « tri-wartanna » (tri = 3) mentionné dans le texte. Ils furent ensuite menés à la rivière pour un bain. Ensuite, reprise de l’entraînement pour cinq cents mètres de trot mais le double au galop. Plus dur ! Surtout qu’il fut répété sept fois (satta-wartanna).

Ces évolutions correspondent très certainement à un simulacre de combat de chars par charges successives. Il y a en effet similitude avec un épisode de la bataille de Qadesh dont le texte égyptien dit :

« Alors, Sa Majesté (…) pénétra au galop dans les lignes ennemies six fois de suite… ».

Hullanza et Taksul, passablement secoués, furent laissés un moment tranquilles, dételés mais toujours munis de leur harnais, ce qui était inhabituel. Autre anomalie : lors des pauses, ils recevaient tantôt une poignée d’herbe, tantôt rien du tout. Était-ce pour simuler l’action réelle où le cheval ne peut que happer à l’occasion une touffe d’herbe de rencontre ?

L‘assusanni les scruta attentivement et décida deux séances de trot + galop supplémentaires avant le retour à l’écurie. Mais la journée n’était pas finie. Après un repas sommaire, on les laissa récupérer jusqu’au milieu de la nuit. Ils furent alors ré-attelés et introduits dans le wasanna, la piste circulaire aux palissades, dont ils firent neuf fois le tour, soit 1400 mètres au galop.

Cela impliquait des virages extrêmement serrés, préfiguration probable de ceux qu’ils feraient en noria devant le front ennemi pour le cribler de flèches. C’est une tactique qu’on retrouvera plus tard chez les archers montés et même la caracole des reîtres de la Renaissance.

Ils purent enfin regagner l’écurie et ses délices ordinaires, eau, picotin, mash, massage et peut-être un fond de bière pour les remettre de leurs émotions !

C’est, m’a-t-il semblé, la journée la plus rude de tout le programme. Vous étonnerais-je en précisant que le lendemain, on leur ficha une paix royale jusqu’au soir ?

La dernière tablette, brisée, s’arrête au cent quatre-vingt-quatrième jour et cette dernière étape ne diffère pas des précédentes. Le maître-écuyer est satisfait : Hullanza et Taksul forment désormais un attelage aguerri capable de répondre à tous les besoins de son équipage humain.

Je ne puis abandonner le côté romancé sans évoquer leur avenir. Les grandes campagnes militaires étant somme toute rares, ils parcourront les chemins de l’empire en patrouilles ou pour porter quelque message, tel ce char franchissant la plus belle porte d’Hattusa, celle des lions.

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Puis viendra l’année 1286 av. J.-C., celle de la bataille de Qadesh. Comme des milliers d’autres, Hullanza et Taksul marchent vers la ville syrienne, reçoivent avec étonnement un fantassin comme troisième homme, franchissent en trombe le gué d’une rivière, traversent sans coup férir une division égyptienne étirée en colonne et foncent vers le camp de Ramsès II qu’ils prennent au dépourvu. Ce dernier résorba la crise d’extrême justesse grâce à un renfort arrivé à point. Toute la charrerie hittite engagée dans l’opération fut anéantie.

Mais franchement, je refuse d’inclure le sort de nos deux chevaux dans cette scène :

charnier

Alors voilà. Il va de soi que les Égyptiens retrouvèrent Hullanza et Taksul miraculeusement indemnes avec leur char vide déguisé en pelote d’aiguilles. Des flèches s’étaient plantées partout, y compris sur le joug et le timon. Pourtant, c’est à peine si quelques-unes avaient ricoché sur le cuir bouilli de leur couverture. Une telle chance avait quelque chose de divin et Ramsès en fut si impressionné qu’il offrit les deux chevaux à son fils aîné, Amenherkhepshef. Celui-ce décida de les envoyer dans son domaine privé où ils tireraient son char de parade les jours de fête.

J’aime à penser qu’ainsi démobilisés, Hullanza et Taksul jouirent d’une longue et confortable existence sous le soleil de Memphis, dans une écurie princière qui valait bien celle d’Hattusa.

 

Remarques et sources

L’épisode de l’accident n’est pas relaté par les tablettes, on s’en doute, mais il est réellement arrivé lors du tournage d’un documentaire sur les chars des pharaons, où un exemplaire égyptien avait été reconstitué dans les règles avant d’être mis à l’épreuve. On peut en déduire que ce genre de mécompte était courant.

L’efficacité de la méthode Kikkuli a été vérifiée et confirmée en 1991 par Ann Nyland, une vétérinaire australienne spécialisée en hippologie, qui l’a testée en vrai sur des chevaux arabes. Des examens effectués par l’Université de Sidney ont mis en évidence de réels progrès dans les systèmes cardiovasculaires ainsi qu’une diminution notable de l’acide lactique, cause principale des crampes musculaires.

Ann Nyland publia ses conclusions sous le titre : The Kikkuli method of horse training, ISBN 0980443075.

http://ezinearticles.com/?Leading-Horse-For-Fitness-Training-by-the-Kikkuli-Method&id=2076112

Ma source principale est :

L’art de soigner et d’entraîner les chevaux , texte hittite du maître-écuyer Kikkuli, traduit et présenté par Emilia Masson, éd. Favre, ISBN 2-8289-0542-X

Pour les curieux du sujet, d’autres éléments peuvent être trouvés ici :

http://www.lrgaf.org/Peter_Raulwing_The_Kikkuli_Text_MasterFile_Dec_2009.pdf

 

Une réflexion sur “Kikkuli, un maître-écuyer d’il y a trente-trois siècles”

  1. Cher Bob,
    Toujours aussi fascinant tes articles, j’aime leur diversité et ton humour. J’y connais rien en chevaux, me voilà un peu plus instruit.
    Beaucoup moins loin en arrière, mais vieux quand même, je suis impressionné de naviguer sur un canal construit au milieu du 19e siècle et inauguré et ouvert à la navigation le 2 novembre 1851.
    Les éclusiers ont fait place aux systèmes automatiques mais les ouvrages sont dans leur jus.
    @+Guy

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