La campagne qui mena à la prise de Tabora par les Belges le 19 septembre 1916 est l’aboutissement d’un processus de deux longues années de combats et de préparatifs dans une ambiance que l’on ne retrouve nulle part ailleurs dans la Grande Guerre : pénurie, récupération et système-D.

Quand s’ouvrent les hostilités en août 1914, la situation de l’Est Africain Allemand (actuels Ruanda + Burundi + Tanzanie) est des plus précaires. Ses forces militaires sont dérisoires : environ 260 blancs et 5000 Askaris, avec un matériel très limité, renforcés d’une police aux effectifs équivalents. Aucun renfort de la métropole n’est concevable et les recrutements locaux ultérieurs ne donneront jamais plus de 3500 blancs encadrant 15.000 Askaris.

Paul E. von Lettow-Vorbeck (1870 – 1964)
Si cette petite armée constamment traquée tiendra jusqu’à la fin de la guerre, ce sera grâce aux talents multiformes de son chef, le général Paul Emil von Lettow-Vorbeck, dont le but ne sera jamais d’attaquer ou de se défendre mais de fixer le plus longtemps possible un maximum de forces alliées, tant en hommes qu’en moyens. Il y réussira pleinement.
Le danger est partout. Au Sud se tiennent les Portugais du Mozambique, qui auront toutefois la sagesse de se cantonner à une stricte résistance, étant donné leur équipement suranné.
A l’Ouest, plus sérieux : le Congo Belge avec son armée indigène, la Force Publique, encadrée d’une minorité de blancs. Elle fut fondée par Léopold II à la création de l’Etat Indépendant et avait acquis beaucoup d’expérience dans une suite de guerres contre les Arabo-Swahilis esclavagistes et les Derviches soudanais. En 1914, elle est composée d’environ 17.000 hommes. Si l’armement individuel était à peu près convenable pour l’Afrique ( le fusil 11 mm Albini-Braendlin à un coup et culasse basculante), l’équipement lourd brillait par son absence. Forcément. Depuis la fin des hostilités citées plus haut, la Force Publique s’était progressivement muée en gendarmerie.
Et enfin les Anglais, qui tiennent le Kenya et l’Ouganda au Nord et la Rhodésie au Sud-Ouest, sans parler du front océanique où rôde déjà la Royal Navy. Pour lui répondre, les Allemands n’ont que le croiseur léger SMS Königsberg – quand il n’est pas en opération corsaire.
Mais les Britanniques, très occupés en Europe, commencent seulement à lever des milices parmi leurs colons blancs et sont loin d’être prêts. Au point qu’ils ont demandé aux Belges d’allonger leur front de la ville d’Abercorn, à la pointe sud du Tanganyika, jusqu’aux rives du lac Victoria en Ouganda. Au total pour la Force Publique, cela fait plus de mille kilomètres à couvrir !
Encore heureux que le lac Tanganyika en occupe 600 (pour 50 de large en moyenne). Il forme comme une douve frontalière. Mais il est impératif de le contrôler de quelque force navale. Ce sont les Allemands, en la personne de von Lettow-Vorbeck, alors lieutenant-colonel, qui le comprennent les premiers et cherchent à faire place nette d’entrée de jeu.
Les premiers feux.
Du 15 au 18 août 1914, ils attaquent les postes belges du lac en visant tout ce qui flotte. Peu de cibles dépassent le tonnage d’une grande barque. Néanmoins, ils coulent le petit vapeur Alexandre Delcommune en rade de Lukuga.
Évoquant l’événement dix ans plus tard, un article (belge, précisons-le) en dit ceci : «Dès le 15 août, une flottille allemande armée en guerre attaque…etc ».
« Armée en guerre »… faut rien exagérer, ce n’est pas la Hochseeflotte. Les Allemands ont fait avec ce qu’ils avaient : le modeste vapeur Hedwig von Wissmann ( 75 tonnes, un 37mm ), remorquant un radeau ponté de fer où étaient boulonnés deux canons de 8,8cm et le Kingani, un simple remorqueur sur lequel ils ont tapé trois autres Hotchkiss de 37mm.

SMS Hedwig von Wissmann. Il illustre bien le côté « bout de ficelles » de cette guerre loin des grands embrasements. Presque autant que le spécimen suivant :

Cette barge motorisée, déplaçant dix tonnes, fut la seule survivante de cette première passe d’armes, ce qui en fit ipso facto le « vaisseau amiral des forces navales belges d’Afrique ». Son nom ? Le Mosselbak ( Bac à Moules). Plus belge que çà, tu meurs !
Pensant la question réglée de ce côté-là, les Allemands poussèrent vers la Rhodésie, au Sud du lac, et coulèrent coup sur coup les vapeurs britanniques Good News, Morning Star et Cecil Rhodes. Cela s’appelle préparer le terrain pour la suite car, dans le port allemand de Kigoma, on travaille d’arrache-pied à du beaucoup plus costaud : le SMS Graf von Götzen, fraîchement apporté en pièces détachées (5000 caisses !) : coque métallique, 70 mètres, 1575 tonnes, un canon de 8,8cm et diverses pièces secondaires à tir rapide.

Parenthèse : sous le nom de SMS Empress Luisa, ce vaisseau servira de modèle à C.S.Forester pour son roman The African Queen, dont John Huston tirera un film inoubliable avec Katharine Hepburn et Humphrey Bogart en 1951.
Quant aux opérations terrestres sur le théâtre congolais, elles sont rares et toujours limitées. Les belligérants savent qu’aucun succès ne peut y être réellement exploité, faute de moyens. Ici, les Allemands s’emparent d’une île dans le lac Kivu le 18 septembre ; là, leur attaque sur Kiseny le 4 octobre est repoussée avec pertes et fracas. Dans les intervalles, les Belges ont fait marcher la lampe à souder et les rustines de fer : l’Alexandre Delcommune, renfloué et armé, reprendra sa vogue sous le nom de Vengeur. Tout un programme !
Comme un avant-goût des Dardanelles
Dans l’entre-temps, un événement d’importance s’est déroulé dans le Nord-Est, sur l’Océan Indien. Début novembre 1914, les Britanniques débarquent pour enlever le port de Tanga, à la fois important nœud de communication et base arrière de von Lettow pour le front du Kenya. L’affaire est confiée à une division de l’Armée des Indes et tourne à la catastrophe. Les Indiens, pourtant dix fois plus nombreux que leurs adversaires, sont mal entraînés, lancés sur un mauvais terrain et contraints de combattre dans des bois infestés d’abeilles très mécontentes et le faisant sentir.
Ils rembarquent en désordre en abandonnant tout leur matériel : des tentes, des centaines de fusils, seize mitrailleuses, six cent mille cartouches… Pour von Lettow, c’est Noël avant l’heure : il y trouvera de quoi équiper trois nouvelles compagnies !
En revanche, le croiseur Königsberg se trouve bloqué par la Royal Navy, à partir d’octobre, dans le delta du fleuve Rufigi. Il finira par y être coulé en juillet 1915 mais les Allemands en auront, dans l’entretemps, récupéré toute son artillerie.
Stabilisation sur le lac et alentours
En cette fin d’année ’14, la plus grande partie de forces allemandes est affectée aux combats sur les frontières ougandaise et kenyane ainsi que la surveillance des côtes. En Rhodésie, les Britanniques n’en finissaient pas de constituer, à partir des volontaires ( tous blancs) une armée classique, avec infanterie, artillerie, cavalerie et véhicules du train. Côté belge, cela bougeait donc peu si l’on excepte, en janvier 1915, une attaque allemande sur le poste de Luvungi, repoussée comme d’habitude mais sans exploitation possible. Éternel problème d’effectifs de part et d’autre !
Quant aux bateaux allemands, basés à Kigoma, ils sont trop vulnérables et trop lents pour s’approcher du port principale belge d’Albertville, actuelle Kalemie, à 130 km en face et bien protégé par deux canons de 160 mm et plusieurs 76. Il aurait fallu la puissante canonnière Götzen mais celle-ci n’était toujours pas prête. On envisageait de faire passer ses 8,8cm en poupe pour poser en chasse un des dix 10,5cm récupérés sur le Königsberg.
Les neuf autres canons, munis de roues, ont été par la suite de tous les combats. Certains existent toujours, convertis en monuments. A Prétoria et à Mombasa, par exemple. Même le Congo belge eut le sien, à Stanleyville (actuelle Kisangani). Londres reçut son exemplaire… mais il fut détruit lors d’un bombardement durant le Blitz !

Les Allemands n’ont pas cessé de les transporter d’un bout à l’autre de leur territoire en fonction des besoins… et les trajets étaient rarement des parties de plaisir.
Le tournant de cette situation figée viendra de Belgique.
En Europe, après la retraite sur l’Yser, les rudes combats de novembre et surtout l’inondation excluant tout assaut, les Belges peuvent enfin souffler. Ils s’avisent alors qu’ils ont désormais le temps et les moyens de renforcer leur forces africaines.
Un commandant est désigné : le général Émile Tombeur. Des officiers sont sollicités et beaucoup, déjà fatigués de patauger dans la boue des polders, répondent à l’appel. Divers armements sont achetés : quinze mille fusils français Gras, cent-dix mitrailleuses, des pièces de montagne de 47mm, seize canons de 75 et… quatre hydravions britanniques Short 827. Une grande nouveauté en Afrique.

Short 827. Moteur 150 CV, vitesse 125 km/h, quatre heures d’autonomie, une tonne de charge utile (équipage compris), une mitrailleuse Lewis avec cinq chargeurs de 97 coups. Il faut noter que dans l’air moins dense du Tanganyika, qui est à plus de 700 mètres d’altitude, le Short en pleine charge a besoin d’un bon vent debout pour déjauger (décoller). Par temps calme, inutile d’essayer.
Ce qui a l’air de pendre sous l’empennage est un petit flotteur complémentaire en prévision du cabré de l’appareil au décollage, manœuvre nécessaire pour « casser » l’effet de succion de l’eau.
L’année 1915 passa en longs préparatifs. On pensa même à de nouveaux uniformes : la Force Publique troquerait ses vareuses bleu roi et ses fez rouges contre du tout-kaki mieux adapté. Armes, munitions et équipements furent rassemblés au Havre, mis en caisses et chargés sur des cargos. Ensuite, débarquement à Matadi, transports épiques à travers monts et savanes, transbordements fastidieux du chemin de fer aux barges fluviales, puis aux pistes, suivis de nouveaux tronçons ferroviaires avant de repasser sur une voie navigable, etc… tout çà dans un environnement de moiteurs tropicales, fièvres, dysenterie et mouches tsé-tsé.
Bateaux-phénix et changements de camp.
A la fin de l’année 1915, la riposte alliée s’amorce sur les eaux et la flottille allemande commence immédiatement à s’effilocher. Le 26 décembre 1915, le Vengeur (ex-Alexandre Delcommune), la nouvelle vedette belge Netta et les HMS Toutou et Mimi (sous commandement britannique mais basés à Albertville) assomment le remorqueur armé SMS Kingani. Capturé et aussitôt réparé, ce dernier reprendra du service dans l’autre camp sous le nom de HMS Fifi.

Rien n’est jamais perdu dans cette guerre : quand les artilleurs commencent à tirer, les renfloueurs sortent déjà les palans et la caisse à outils ! Ce Fifi-là réussira un coup de maître le 9 février suivant en envoyant par le fond le SMS Hedwig von Wissmann à coups de son petit canon.
Parenthèse : tous ces « HMS », cela vous évoque les dreadnoughts, le Jutland et toutes ces choses, pas vrai ? N’exagérons rien. Voyez l’allure du HMS Mimi :

Les deux unités britanniques méritent d’ailleurs un paragraphe. Après les succès initiaux allemands de 1914, Londres décida d’envoyer deux embarcations armées en soutien aux Belges pour le contrôle du lac. Comme ils seraient livrés au Cap, d’où ils gagneraient le front comme ils le pourraient, ils ne pouvaient pas être bien grands. Et de fait, le voyage fut épuisant. En voici une vue :

Au cours du trajet, on s’avisa que ces coques n’avaient toujours pas de nom. Les officiers ont dû en discuter un soir. L’un d’eux proposa « Cat » et « Dog ». Après quelques échanges imbibés de whiskies, le choix se fixa, par association d’idées, sur « Mimi » et « Toutou ». On le câbla à l’Amirauté qui entérina sans commentaires. Après tout, il ne s’agissait que de deux canots à moteur !
Côté belge, la Netta cité plus haut, est un « bateau-glisseur » dans la terminologie de l’époque. C’est en fait une vedette dotée d’un 37mm et de trois moteurs de 100 CV, une vraie fusée filant 20 nœuds quand les Mimi & Toutou n’en dépassent pas 13.

Initialement prévue pour le transport du courrier, la Netta reçut un pont sur lequel on aurait bien aimé fixer un 52mm mais la légèreté de sa coque et les vibrations de ses trois moteurs n’autorisèrent, au mieux, qu’un modeste 37mm et deux mitrailleuses.
Beaucoup plus tard, elle croisera la route le SMS Wami, le sister-ship du Kingani ( tous deux, rappelons-le, de simples remorqueurs armés) et le forcera à se saborder… en attendant sa restauration sous le nom de Wapi.
La presse belge, aux anges, annoncera ainsi l’événement :
«Une de nos vedettes a coulé le croiseur allemand Wami. La vedette est en excellent état.»
Ne reste plus que l’inquiétant SMS Graf von Götzen. Confiné dans les eaux étriquées du Tanganyika et traqué par ces petites unités beaucoup plus rapides que lui, il est pratiquement réduit à l’impuissance. Aussi reste-t-il le plus souvent dans son port d’attache fortifié de Kigoma, qui vient précisément de toucher un nouveau vaisseau, le remorqueur Adjudant, que l’on commence à armer. A deux, peut-être…
Le Royaume contre-attaque.
A la mi-avril 1916, même si les hydravions attendus sont encore en route, les Belges sont prêts. Les Alliés aussi et un plan d’offensive générale est établi sous l’égide de leur commandant en chef, le général sud-africain Jan Smuts, d’origine boer.
Il revenait aux Belges, en tant qu’alliés autonomes, la conquête du Ruanda et de l’Urundi, l’occupation de la rive orientale du Tanganyika jusqu’à Kigoma et le contrôle de la voie ferrée menant à Tabora.
Une brigade britannique, sous le général Crewe, débarquée par le lac Victoria, devait couvrir les Belges sur leur gauche. Cette brigade, perpétuellement empêtrée dans des problèmes de logistique, manqua systématiquement tous ses rendez-vous. A se demander si elle ne traînait pas exprès pour retarder les Belges. Quand ces derniers s’emparèrent seuls de Tabora avec les potentialités politiques que cela impliquait, cela a dû bougrement barder pour l’infortuné Charles Preston Crewe !
Mais nous n’en sommes pas encore là. La Force Publique, jusque-là dispersée en ordre défensif, fut réorganisée en mode offensif avec deux brigades à trois régiments de trois bataillons. On avait complété l’effectif avec des batteries de mortiers et des sections de pionniers, pontonniers, télégraphie avec et sans fil, services médicaux, etc.

Charles Tombeur (1867 – 1947)
Le 18 avril 1916, le général Tombeur déclenche l’offensive. Ici, je vais faire court car je limite cette brève évocation au seul lac Tanganyika et je dois encore parler des hydravions. Donc…

Cette carte résume la campagne jusqu’à son épilogue provisoire à Tabora. Les opérations mentionnées plus à l’Est se dérouleront beaucoup plus tard et n’entrent pas en ligne de compte ici. On voit bien que les deux brigades, la « Nord » et la « Sud » progressent en colonnes parallèles, pratiquent souvent par débordements et atteignent leurs objectifs les uns après les autres en dépit d’une résistance accrocheuse et mobile tirant le meilleur parti d’un terrain souvent épouvantable, à la fois accidenté et malsain.
Du reste, si la supériorité en hommes et en matériel est du côté belge, les Allemands se montrent experts du combat retardateur. Ils tiennent tant que c’est possible mais plient bagage et se retirent toujours juste à temps, non sans détruire derrière eux les ponts et les voies ferrées.
Un seul exemple de cette efficacité : une compagnie allemande se disperse par petits groupes, se laisse dépasser par l’avancée belge, se reconstitue à l’arrière en un lieu convenu et attaque un important dépôt peu protégé. L’affaire a failli se terminer façon Alamo, n’étant l’arrivée in extremis de renforts accourant au canon.
Les indispensables porteurs – ils sont des milliers – paieront un très lourd tribut par la maladie et l’épuisement. Il faut souhaiter que nombre d’entre eux, inscrits comme perdus, ont peut-être simplement déserté. Après tout, c’est l’Afrique coloniale ici, et les porteurs sont réquisitionnés à coups de crosse. Ils ne devaient attendre qu’une occasion pour se faire la malle et y a-t-il plus belle occasion qu’une bataille, quand tout le monde regarde ailleurs ?

Terrain épouvantable, disais-je…
Revenons à Albertville.
Cinq jours après le début de l’offensive, les quatre hydravions Short 827 arrivent enfin. En trente-deux caisses avec deux moteurs de réserve, des pièces de rechange, des rouleaux de toile d’aviation, trois mille bombes de 65 et 16 livres. On attend sous peu cinquante mille litres d’essence et mille litres d’huile de moteur.
Il y a du puzzle au programme…
En prévision de l’arrivée des quatre hydravions, une base aéronavale devait être aménagée. Sachant qu’un vent de face serait indispensable au décollage des Short mais qu’en revanche, il provoquerait de dangereuses vagues, on choisit, à vingt-cinq kilomètres au nord d’Albertville et à proximité du village de M’toa, le petit lac Tongwe, en réalité une lagune séparée du Tanganyika par une simple bande de sable. L’eau y resterait d’huile sous les plus fortes bourrasques.
La langue de sable fut percée d’un canal pour permettre les livraisons par canots ; on bâtit en quelques semaines un bureau, des ateliers, des hangars, des logements pour les personnels volants et rampants, un réfectoire avec cuisine, un dispensaire et, sans le moindre doute possible, un « bar de l’escadrille ». S’y ajoutèrent très vite un poste de communication avec et sans fil ainsi qu’un laboratoire de développement pour les futures prises de vue aériennes. Le tout était construit en briques crues et toits de palmes, ce qui explique qu’il nereste plus rien aujourd’hui de la base aéronavale de M’toa, cette « première » africaine.
La protection n’avait pas été oubliée : une batterie de canons Krupp 7,6cm et divers retranchements complétaient le dispositif tandis que les vedettes se relayaient pour surveiller les alentours.
Le premier Short fut livré dans la nuit du 23 juin 1916, discrétion oblige. Ce premier montage ne se fit pas sans mal. Le personnel était inexpérimenté et on sait ce que valent en général les notices :
– Chef, il va où, ce boulon ?
Il fallut une semaine pour aboutir et on déplora les premiers soucis. La toile était déchirée par endroits, la rouille rongeait quelques tendeurs et le moteur avait mal supporté le voyage. Ces dernières mises au point réclamèrent encore deux semaines.

C’est finalement le 14 mai que le premier Short décolla de M’toa – au grand effroi des indigènes – pour se poser triomphalement devant le tout-Albertville en liesse. Deux jours plus tard arrivent par chemin de fer les trois autres hydravions. Deux furent immédiatement pris en charge, le dernier restant en réserve dans sa caisse.
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Les premiers pas.
Une semaine de calme plat interrompt les essais mais, le 29 mai, c’est la minute de vérité. Le Short décollera-t-il dans l’air raréfié avec sa pleine charge de bombes et de carburant ? …Oui ! Grâce à un fort vent debout, l’hydravion a bénéficié de la portance nécessaire. Tout le monde respire, à part évidemment les espions allemands et on sait qu’il y en a.
Au nord, l’offensive belge progresse tambour battant et la Brigade Sud approche de Usumbura (actuelle Bujumbura), à la point septentrionale du lac. C’est une tentation pour le Graf von Götzen, qui pourrait y surgir et faire des ravages avec sa puissante artillerie.

Les ailes du Short 827 sont repliables.
Le 2 juin, le second appareil s’élance pour son premier vol… et arrache un flotteur sur un tronc d’arbre flottant. En voilà un qui rentre à l’atelier pour un bon moment ! Là-dessus, nouvelle semaine sans le moindre souffle de vent. Le 6, on apprend que la colonne Sud s’est emparée d’Usumbura et contourne le lac, marchant maintenant plein Sud vers Kigoma, qu’on sait solidement fortifiée. L’état-major du général Tombeur s’en inquiète.
Le 11 juin, le temps est enfin propice. Le premier hydravion décolle avec bombes et munitions en direction du port allemand, à 120 km au Nord-Est…

Le vapeur Vengeur avait appareillé dans la même direction six heures plus tôt, à tout hasard. Il est à mi-chemin de Kigoma quand le Short le survole. Signe de main, on continue. Pas très loin : à 30 km de son objectif, son moteur coupe net. La suite se passe bien : amerrissage en catastrophe, fusées de détresse, arrivée du Vengeur qui récupère l’équipage et prend l’avion en remorque. Il mettra la nuit pour rallier M’toa.
Les mécaniciens identifient très vite la panne (deux purgeurs défaillants) et la réparent mais préviennent : cela risque de recommencer car les pièces en cause sont fragiles et supportent mal la surchauffe du moteur, que l’air raréfié refroidit mal. On passe commande à l’arrière de purgeurs plus robustes et de radiateurs supplémentaires pour les avions. C’est l’affaire de quelques jours : la proximité des industries minières toute neuves du Katanga, avec leur personnel qualifié, est décidément bien commode !
Le grand jour.
Le Short redécolle le lendemain, toujours sous haute protection du Vengeur. Nous sommes le 12 juin 1916 et cette fois, l’épisode est historique.
L’hydravion passe à basse altitude au-dessus de Kigoma sous des tirs crépitant de toutes parts. Une de ses deux bombes de 65 livres fait mouche sur la plage arrière du SMS Graf von Götzen et y boute le feu, détruisant son système de gouverne et son canon de 8,8cm. Le Short repasse en vidant les cinq chargeurs de sa Lewis et prend le chemin du retour.
Après quelques minutes, la panne de la veille se répète et l’avion doit ré-amerrir. Comme le Vengeur n’est pas loin, tout est récupéré – mais de justesse : l’un des flotteurs était percé d’impacts de balles. Les pilotes sont accueillis avec l’enthousiasme qu’on imagine et cette journée leur vaudra citation, Croix de Guerre, et à coup sûr une tournée générale au bar.
Les jours suivant passent en divers exercices pour les trois hydravions, vols en formation, bombardements, attaques au sol… Un Short survole Kigoma le 7 juillet et prend des photos du port, des défenses et des postes d’artillerie. Tout apparaît avec netteté. Le Götzen est toujours à flot et à ses côtés se tient le remorqueur Adjudant, de toute évidence en cours d’armement.
Suite à une nouvelle période de calme plat, les deux hydravions disponibles (le troisième en réparation, le dernier en cours de montage) ne peuvent réagir que le 18. Cela devient urgent car la colonne d’attaque Sud n’est plus très loin de Kigoma. Un nouveau bombardement est effectué par les deux appareils opérant ensemble, avec huit bombes de 16 livres et deux de 65. Touché, le SMS Adjudant se couche sur le flanc. On note que la DCA est devenue insignifiante. Il est évident que le moral est atteint. Dans la région, on ne parle plus que des « grands oiseaux cracheurs de feu, couleur banane et marqués de noir-jaune-rouge ».

Pour enfoncer le clou, une nouvelle attaque est menée deux jours plus tard, accompagnée cette fois de milliers de tracts rédigés en Swahili invitant les Askaris à se rendre. Les hydravions laissent les ateliers et les entrepôts en flammes. Chose étrange, le Graf von Götzen semblait totalement désarmé. Que se passait-il ?
Réalisme germanique.
Le commandement allemand de Kigoma avait fait ses comptes. Avec la destruction totale de ses moyens navals, la place avait perdu tout intérêt stratégique et on pouvait faire son deuil du Tanganyika. Fallait-il vraiment s’enfermer dans ses défenses et supporter, avec des Askaris au moral dans les chaussettes, les attaques belges par terre, ciel et eaux jusqu’à l’inévitable reddition ? Mieux valait sauver ce qui pouvait l’être et évacuer par chemin de fer les hommes, le matériel et les précieux canons, d’où le démontage de l’artillerie du Götzen.
Tandis que la brigade Sud occupait Kigoma le 27 juillet 1916 sans tirer la moindre cartouche, les convois allemands s’éloignaient vers Tabora en détruisant consciencieusement tous les ouvrages d’art de la voie ferrée derrière eux. Ce fut un gros problème pour les Belges de les reconstruire dare-dare car la ligne était indispensable à leur logistique pour la suite des opérations, à savoir la prise en tenaille de Tabora en liaison avec la brigade Nord !

« Il est encore loin, le prochain pont détruit ? Qu’on souffle un peu… ».
Peu de temps après, la vedette Netta retrouvait le Graf von Götzen remorqué par le Wami. Le vaisseau n’avait plus qu’une mitrailleuse pour tout armement. Son équipage le saborda et tenta de s’échapper sur le remorqueur mais la vedette le força à s’échouer un peu plus loin (l’épisode a déjà été évoqué plus haut, pour la manière dont il fut rapporté dans la Presse).
Sur le terrain, les deux brigades belges s’emparèrent seules de Tabora, pour la plus grande mortification des Britanniques qui s’empressèrent de les éloigner en leur confiant l’occupation du Ruanda et de l’Urundi. Plus tard, la Force Publique fut rappelée d’urgence… mais c’est une autre histoire.

Épilogue.
Désormais inutiles, les hydravions furent rapatriés à Calais, où ils servirent dans la lutte contre les U-boot.
Et il y a le Graf von Götzen ! Celui-ci dormit par vingt mètres de fond jusqu’en 1924, année où les Anglais le renflouèrent. Rebaptisé MV Liemba, dûment dérouillé, décrassé, réparé et repeint, il reprit du service comme ferry sur le lac. Le plus fort est qu’il y est toujours et assure les liaisons régulières Kigoma (Tanzanie) – Mpulungu (Zambie).

On dira ce qu’on voudra, la qualité allemande… !
Superbement documenté ! Merci .
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wow!! 103Une bonne table médiévale
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